J'en ai fini un hier soir, de mauvais livre. Il ne m'aura pas fallu longtemps pour le mettre en pièces, deux soirées tout au plus. Il était mièvre, il était mal écrit, les personnages se déroulaient selon une psychologie que l'on pouvait prévoir dix pages à l'avance, la fin était prévisible même pour un gros lourd comme moi... En le refermant m'est venue cette phrase de Barnes qui dit, en gros, que c'est dans les mauvais livres qu'on trouve les bonnes consignes d'écriture. Pour la première fois je mesure la profondeur de cette idée. Donc cet après-midi, je le rendrai, ce livre, à l'élève qui a eu la gentillesse de me le prêter en lui disant que j'ai beaucoup aimé. Je dis ça à chaque fois quand un livre m'a déplu : « j'ai beaucoup aimé, surtout la fin. » Ceux qui me connaissent bien comprennent que ce n'est pas, pour moi, un compliment. Comprendre : j'ai aimé le finir, bien entendu.
Mais je ne vous en dirai pas le titre, de ce fameux mauvais roman. Parce qu'il s'agit d'un premier roman. Parce qu'il a eu un succès fou d'abord sur le net puis en librairie au point de devenir l'une des meilleures ventes de l'année. Parce que je ne veux pas vous influencer. Et surtout, surtout, parce que je n'ai pas eu la détermination qu'a eue cette jeune auteure. La gnaque, cette propension à ne pas lâcher l'affaire malgré les lettres de refus. Avec ma combattivité de pieuvre je n'aurais pas eu cette patience, donc pour le moment je ferme ma gueule et je ne la dézinguerai pas. « Ta gueule Jules, écris ton livre, et on verra après. »
Il reste que je me demandais, pendant l'insomnie de quatre heures, ce que j'attendais d'un bon livre. Apparemment, l'auteure sus-nommée en attend un réconfort, une tranquillité, une lecture heureuse et caféinée (oups). Ca peut se défendre, la vie est tellement triste et sale qu'il faut bien tirer un échappatoire avec ses propres moyens.

A mon sens un bon livre doit être âpre comme le café du matin. Certains s'extasient sur la première gorgée de bière, moi c'est la première gorgée de café. On en sent la chaleur acide qui traverse votre corps jusqu'à l'estomac. Un bon livre doit mettre en relief l'absurdité de cette vie, faire sentir (car ces choses ne se comprennent pas, elles se ressentent) à quel point elle est dénuée de sens et à quel point nous sommes des arbres décharnés sur une terre stérile. Un bon livre doit pulvériser la langue, la faire exploser tant il en épuise la beauté. Non pas en la maltraitant mais au contraire en ne lui laissant pas une ligne de répit. Il s'agit de creuser un sillon : retourner la terre des mots, montrer la vie grouillante qui se niche sous les formules creuses dont nous nous servons quotidiennement. Un bon livre a une histoire qui tient la route, qui est simple. Simple et porteuse de tous les carrefours du monde. Nul besoin de rebondissements en cascade, au contraire. Les événements doivent prendre la place qu'ils méritent, se mettre à l'aise au fil des pages. Un bon livre doit être ressassé encore et encore. « Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage », mais l'ouvrage ne doit pas être parfait, il doit garder la patte de son auteur. A relire, on stérilise. Une bonne relecture sait distinguer les traits des scories, élimine raisonnablement comme la main du jardinier arrachant les mauvaises herbes en préservant les pousses.

Voilà quelques lignes du cahier des charges, sur ce brouillon virtuel que je n'arrive pas à fermer malgré tous les arguments qui me poussent à voir ailleurs. Il me manque, j'allais écrire, il ne me manque plus que la qualité principale, qui dépasse largement le domaine de l'écriture : la ténacité, la force de dépasser la petite voix susurrant que je n'y arriverai pas. Un bon livre porte aussi la trace du combat contre soi-même.