Bienvenue mon Fils,
C'est un grand honneur que de pouvoir t'écrire ainsi par-delà le temps et l'espace. Il a fallu vaincre beaucoup de résistances pour oser m'affranchir de ces règles ridicules qui régissent le monde des Fossoyeurs, les poussant à sourire d'un air condescendant en comprenant que je ne m'adresse qu'à un fœtus à peine viable. Comme si tu pouvais lire ces lignes ! Comme si tu savais lire !

Peu importe, nous savons toi et moi que tu le peux, que tu m'entends. La communication est un phénomène inaltérable.

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Tu sais, à peine l'air aura-t-il pénétré dans tes poumons que tu devras déjà vingt mille euros à cette société qui t'accueille, pour contribuer à réparer les âneries de tes aînés. La plupart des étapes sont déjà écrites : dans quelques mois tu entreras en crèche ou chez une nounou, puis à l'école, au collège, au lycée et dans le monde du supérieur et enfin, du travail... Happé dans une grande machine qui se chargera de broyer tes rêves, de te rendre rationnel et productif, de te faire entrer dans une case. Tu deviendras un pion, mon fils, comme ta mère et moi, comme nos amis et les membres de notre famille. Quand un jour une fille te demandera ce que tu es, tu te définiras probablement par ton travail et par ta place dans la « société ».
Tu nous en voudras de toute façon, car nous aurons merdé dans ton éducation. Ta mère comme tout le monde a ses défauts et ses qualités ; pour ma part je suis étouffé par le poids de mes fêlures. Je manque de confiance en moi, j'ai peur du jugement des autres, je préfère parfois même me défiler plutôt que d'être confronté à l'échec, et une carapace de cynisme cache tant bien que mal cette fragilité. Mais pourquoi as-tu choisi un père pareil ! Tous les parents se plantent d'une façon ou d'une autre, cela semble être une loi de la nature. Ca ne me console pas vraiment, mais je ne sais pas si d'autres parents s'en tireraient mieux que nous. On fera avec ce qu'on pourra. La faillite d'ailleurs semble générale. Je me demande dans quel état tu trouveras ce monde à l'orée de ta trentième année.
Un monde à l'agonie, s'il n'a pas explosé d'ici là suite à une erreur de manipulation des terribles moyens que les Fossoyeurs ont découvert pour anéantir plus efficacement leurs semblables. Tu le constateras rapidement : il est plus facile de couper un arbre que de faire pousser. Cette vieille planète bleue est tellement usée que des gens sont prêts à partir vivre sur Mars.
Un monde où les valeurs seront inversées, où l'égoïsme sera roi, où écraser les autres sera -encore plus- un moyen de se faire valoir. Si tu veux réussir révise tes formules, mon fils, plus que ta pensée. La pensée est une denrée périssable dans cet univers où les répliques cinglantes sonnent mieux que les arguments. Travaille ton apparence. Si tu sais te faire remarquer sans ne rien faire, tu seras un homme mon fils.

Quels seront nos rapports, quand tu auras trente ans ?
A un moment ou à un autre, tu nous en voudras. Il y a toujours des tas de raisons pour en vouloir à ses parents. Tu grandiras, et nous vieillirons, tu assisteras à la lente dégradation de nos moyens, de nos possibilités. Nous serons plus lents, peut-être moins ouverts et cela t'agacera en dépit de la bonne volonté que tu y mettras. Tu auras connu, le plus longtemps possible je le souhaite, tes grands-parents, et ta mère et moi serons, je l'espère, en état de pouponner tes propres enfants si tu fais le choix d'en avoir. Deviendrons-nous des amis ou des fardeaux ?
Tu le vois, mon fils. Tu arrives dans un monde usé et cruel.

 

Et je t'avoue, mon chéri, que je ne sais trop que dire. Tout au plus nous serons là, à t'écouter et à t'accueillir lorsque, blessé, tu rentreras. Mais je n'ai pas de formule magique ou de recette miracle. Je n'ai pas de projet pour toi, tu feras ton propre chemin. Tu te planteras comme tout le monde, il y aura des impasses, tu vivras d'amères déceptions et bien des filles te briseront le cœur. Tu feras mal toi aussi à des personnes que tu aimes sans vraiment l'avoir voulu. J'aimerais t'en protéger, mon fils, je voudrais t'épargner toutes ces violences inévitables, mais je ne le pourrai pas, et je ne le ferai pas. Car tu seras assez fort pour te relever à chaque fois. Car tu auras besoin de ces claques, ce sont elles qui te définiront.

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Sans elles tu ne vivrais pas ces quelques heures de joie intense durant lesquelles on se dit que la vie vaut la peine d'être vécue, les tendres regards plein de promesses, la musique de Chopin, les soirs de beuverie et les levers de soleil sur la mer. J'ai envie que tu deviennes un homme sain, un homme honnête qui n'aie pas peur de la vie. Tu sais, elle n'a pas de sens, cette vie, elle ne rime à rien.
Tu devras donc lui donner ta propre orientation et savoir ce qui est bon et mauvais pour toi, sans avoir peur, en dépit de l'avis des Autres. « Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque. A te regarder ils s'habitueront. » J'aurais aimé écrire ces vers, tant ils expriment ce que je te souhaite.

Voilà quelques traces. Il y a encore tellement de choses à dire, que je ne dirai pas ici. Plein de lignes déjà écrites, encore plus à écrire encore ensemble. Pour le moment dors, mon Ange, fortifie-toi et prépare ton arrivée. Il me tarde tellement de faire ta connaissance.
Je t'aime.

Bienvenue mon fils.