The_Tomb_of_the_Diver_-_Paestum_-_Italy

Au moins là nous avons le temps de parler. Largement le temps, même, une éternité. Surtout toi. Nous ne pouvions pas avant, ce n'était pas possible. Le jardin qui avait besoin d'être tondu, ou les volets à repeindre, ou le boulot. J'avais du travail aussi, et mes gosses qui poussent, demandant de l'attention et du temps. De l'amour aussi, plein d'amour que j'essaie toujours de leur donner du mieux que je peux en dépit de toutes mes maladresses, de toutes les fêlures qui lézardent le sourire doux et plein de tendresse que je leur accorde.
Comme toi, qui me donnes, qui irradies encore, malgré ces mottes de terre encore fraîche, de cette lumière que tu m'as donnée. Lumière de ce jour d'il y a quelques décennies, où la violence de mes poumons aspirant pour la première fois l'air comme une forge, disloquant ce morceau de chair qui devait se révéler être Moi, me fit hurler de douleur, ce moment où tu m'as pris dans tes bras pour me dire dans des sons qui n'étaient pas encore une langue que ça allait passer, que j'allais m'y habituer, juste avant de me poser dans les bras de ma mère.
Tout était là, doigt posé par Dieu sur la gouttière afin de sceller la mémoire, comme une ornière close que nous aurions tous les deux parcourue en sens inverse. En se croisant des fois, souvent au début et de plus en plus loin à mesure que la sente s'agrandissait, se creusait, que nous prenions tous les deux nos chemins. Je grandis, et peu à peu je m'éloignai selon le cours des choses. Plein de fois je me suis cassé la gueule. Des échecs dans mes études, des filles qui m'ont quitté, que j'ai quittées, des déménagements...Premières cuites, premiers salaires, première voiture... Je me forgeai une expérience, et toujours tu étais là. Là, mais silencieux. Aimant et pudique. Je me suis habitué à ton silence et aux mots que j'aurais aimé entendre sans que tu oses, peut-être, me les glisser. Pour des raisons que j'ignore, que j'ignorerai désormais. Ca va passer. Je m'y habituerai.

Là nous sommes entre hommes. Une fois de plus tu m'ouvres le chemin, la succession des événements me rappelle le cours naturel des choses. Et je suis comme un con à soliloquer seul face à cette dalle, sous laquelle tu reposes. J'espère que son poids ne t'étouffe pas trop. Que tu n'as pas froid maintenant que tous ces connards venus par hypocrisie ont rejoint leur Audi à siège chauffant et leur médiocrité. Médiocre je le suis aussi. Ni raté ni génie. Une vie faite de bouts de bois trouvés sur le chemin, auxquels j'ai essayé de donner une apparence d'armure. Une armure solide mais creuse, qui résonne du silence que nous avons instauré sans parvenir à le vaincre. Ennemi d'autant plus impitoyable qu'il arrive à se glisser entre les choses, entre les mots, entre mon amour et le tien. L'espace entre les choses a la forme de notre silence. Il les in-forme, et il m'handicape tous les jours. Les gens, les copains, les amis, les collègues, les voisins passent, glissent et ne reviennent pas tant le silence perçu comme ironique qui les accueille les blesse, malgré moi. Je n'en fais pas exprès pourtant. A cause de toi je deviens quelqu'un dont on se méfie. Que l'on n'invite pas. Que l'on ne rappelle plus. A cause de moi je n'ai pas la force de reprendre les armes contre cet ennemi qui nous a rendus, toi et moi, étrangers. Je sais comment faire mais je me décourage, comme celui qui nage pour lutter contre la pierre qui est accrochée à son pied. L'eau entre dans ses poumons et envahit progressivement tout son corps. Mouvement inverse de celui de sa naissance.
Je t'aime papa. La dernière fois que je te l'ai glissé, c'était quand je t'ai annoncé la grossesse de mon dernier enfant. Comme une petite pierre précieuse déposée au pied du sapin. Comme si cet enfant était aussi une tentative, une occasion pour te dire à quel point je t'aime et à quel point je suis plein de cette eau noire qui remonte de mes intestins jusqu'à ma glotte. La poitrine pleine de boue je n'arrivais pas à articuler tous ces mots qu'il me faut pourtant te dire. Pour que je sois un homme, pour que je sois un père, un compagnon, un ami, un copain, un voisin. Pour entrer en résonance avec moi-même et chanter dans la lumière.
Ce chant désormais ne comportera qu'une voix. Un morceau à une voix est bien moins beau qu'une invention ou une fugue. Il nous faudra communiquer ainsi désormais, à sens unique. Je le regrette mais c'est ainsi. Peut-être ne pouvions-nous pas faire autrement ? Il y a tant de choses dont j'aurais aimé te faire part et ma timidité, ma pudeur, mon sens absurde des convenances m'en a empêché. Tu étais sans doute là,  autre bout du fi attendant une tonalité. Peut-être ne parlions-nous plus, déjà, la même langue. Cette expérience d'homme que tu m'as transmise il me faut la porter seul, l'ornière de notre silence continuera d'être arpentée. Ca va passer. Je m'y habituerai.
A bientôt mon papa. Ne bouge pas. Je t'aime.