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22 mai 2010

Jorge Luis Borges

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Suite à une discussion de plus -ou de trop, sur ce sujet- avec mon copain François lors des apéros du vendredi, je me suis replongé dans Borges. Jorge Luis Borges, l'un des auteurs qu'il faut à tout prix avoir lu dans sa vie. Ses nouvelles sont, il faut bien le dire, difficile à suivre. Elles n'ont pas la fluidité et la concision des romanciers américains, elles sont bourrées de références assez sibyllines pour moi, qui n'ai pas une connaissance très pointue des textes théologiques, ce qui donne parfois la désagréable impression de passer à côté de plein de choses essentielles. Sur les Fictions et le Livre de sable, qu e j'ai relu pour l'un et découvert pour l'autre, force est d'avouer qu'il n'y a que trois nouvelles qui m'aient vraiment marqué: La Bibliothèque de Babel, qui ouvre des perspectives vertigineuses sur le problème de l'écriture littéraire; Funes ou la mémoire, dans laquelle un homme devenu paralysé après avoir été frappé par la foudre se retrouve doté d'une mémoire infinie qui lui permet de se rappeler éternellement de chaque détail entrevu à chaque instant, image à mon sens d'une vie en cage, paradigmatique, qui ne peut se développer; enfin le livre de sable, livre qui n'a ni début ni fin, et dont on ne peut retrouver la page que l'on a lue précédemment (il me souvient que Glenn Gould disait la même chose au sujet des variations Goldberg: elles n'ont ni début ni fin, expression paradoxale s'il en est): « Le nombre de pages de ce livre est exactement infini. Aucune n'est la première, aucune n'est la dernière. »

 

Borges est mort en 1986, et en lisant un petit livre de discussions/interviews/conférences de lui, j'aurais aimé savoir ce qu'il qu'il aurait pensé du phénomène Internet, s'il l'avait connu dans son expansion actuelle. Existe-t-il une bibliothèque de Babel plus inextricable que ce labyrinthe de blogs, de liens, de textes, d'endroit où la notion d'auteur soit la plus bafouée ? Je ne suis pas loin de considérer cette nouvelle comme l'une des plus visionnaires qui soit, dans la mesure où elle est représentative d'une double schizophrénie de l'identification et de la perte d'identité. Successivement soumis au règne de l’identification, du réseau, de la reconnaissance ; et en même temps détenteur d’une liberté intellectuelle qui n’a jamais été aussi puissante et absolue, il semble que les notions d’auteur et de lecteur tendent à se déliter, à se diluer de plus en plus. A en croire la profusion d’études actuelles sur le thème du plagiat. De la même manière que Borges considérait ses œuvres comme du sable sans importance.
Un bon sujet de discussion pour cet été entre happy fews.
 

 

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26 septembre 2008

Well done, Jules !

Sans trop y croire, j'avais fait une demande pour être admis en deuxième année d'anglais. C'est une prof qui m'avait suggéré ça, en voyant que je me spécialisais sur Steinbeck. Sans trop y croire, j'avais demandé et rempli un dossier à la hussarde: bazardé les photocops de tous mes bulletins de note (ce qui faisait déjà un dossier d'un cm d'épaisseur, hein), avec CV, lettre de motiv et tout le tintouin.
Honnêtement, j'espérais seulement être dispensé de quelques cours de la première année.
Mais non, j'ai reçu le dossier hier par poste (alors que je n'avais donné aucune enveloppe timbrée: en 6 ans de fac, j'estime qu'ils peuvent bien me payer une enveloppe), qui me confirmait mon inscription en DEUG II. En clair, j'ai une première année offerte.
Trop bien.
Maintenant, il reste à assurer les cours que je devrai rattrapper, je sens que ça va être un peu la merde, mais je vais voir comment négocier tout ça. Après tout, je ne suis pas pressé, je ne fais ça que pour 1/ ma propre culture, 2/ mon CV, donc on est entre adultes, ce n'est pas comme en fac de lettres, où je devais bouffer et bosser à côté. Là, c'est que du plaisir, et je dois sérieusement me remettre à niveau.
Toujours bon de relancer la machine par un autre côté, et peut-être, si elle existe encore à ce moment-là, pourrai-je passer une mention complémentaire pour être prof de français ET d'anglais ?
We'll see.

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3 août 2008

Un choc musical

Samedi soir, un autre passe-droit du conseil général nous a permis d'aller écouter, en première loge, un morceau que je n'avais jamais entendu, mais dont le titre me faisait déjà penser le plus grand bien: le Quatuor pour la fin du Temps (1941), d'Olivier Messiaen (1908-1992). Je craignais un peu l'effet "musique contemporaine" en arrivant: une musique tellement hermétique qu'elle en devient inaudible. Mais je voulais quand même m'immerger, d'autant plus que le cadre magnifique de l'abbaye de St Michel de Cuxa le permettait volontiers. D'autant plus que l'on ne s'était vraiment pas foutu de nous: nous étions au premier rang, à moins d'un mètre des musiciens. Après une offrande musicale assez laborieuse et un entracte démesurément long, je commençais à me dire que j'avais perdu mon temps, jusqu'à ce que le clarinettiste du quatuor vienne faire un petit laïus sur l'histoire de cette oeuvre, composée à Verdun et dans le camp de Görlig. Cet éclairage donné, le morceau débuta. Je ne le compris pas sur le moment, mais ce fut une explosion musicale. A la fois un sentiment de malaise, un déséquilibre poussé jusqu'à l'extrême, mais aussi, et surtout, une musique qui dépasse largement les conditions houleuses de sa création. Ce titre faulknérien est on ne peut mieux choisi, ce quatuor célèbre le temps qui ne sera plus, non celui qui verra la fin de la guerre et des vicissitudes de l'hic et nunc, mais celui du jugement dernier. C'est d'ailleurs à partir d'une citation de l'Apocalypse (« Je vis un ange plein de force, descendant le ciel, revêtu d’une nuée, ayant un arc-en-ciel sur la tête. Son visage était comme le soleil, ses pieds comme des colonnes de feu. Il posa son pied droit sur la mer, son pied gauche sur la terre, et, se tenant debout sur la mer et la terre, il leva la main vers le Ciel et jura par celui qui vit dans les siècles des siècles, disant : il n’y aura plus de temps ; mais au jour de la trompette du septième ange, le mystère de Dieu se consommera. » , chapitre X) que Messiaen a organisé son morceau. Toutes ces données échappent à l'auditeur lorsqu'il est traversé par cette musique, car le sentiment de malaise qu'elle dégage le transporte, paradoxalement, vers une grande sérénité, vers un équilibre que l'on finit par trouver progressivement. Ce type de morceau est assez ingrat lorsqu'on ne prend pas la peine de le prendre à bras-le-corps, et je comprends tout à fait que l'on en sorte plus que dubitatif, même si cette oeuvre est quand même assez abordable. Pour ma part, je ne me suis pas ennuyé une seule seconde, et je ne dus pas être le seul, à en croire les dix secondes de silence qui suivirent la dernière note du morceau. Une expérience extraordinaire. Image_Quatuor_fin_du_temps
4 mars 2008

Une belle phrase

Enfin, belle, non, pas tellement. A vous de juger: "Ce qu'il faut c'est décourager le monde qu'il s'occupe de vous...Le reste c'est du vice." Céline, Mort à Crédit Du pur Céline, en concentré. Mort à Crédit est une sorte d'autobiographie (je dis sorte car à force de voir cette étiquette si simple réduite à une peau de chagrin par tous ces universitaires, je ne suis plus sûr de rien. Ca doit être ça, être brillant, pour ces gens-là: remettre en question des trucs simples pour faire croire qu'on en saisit un fondement bien plus radical), c'est assez atroce, mais on retrouve le souffle de Céline, si dévastateur, cette syntaxe morcelée, cette haine viscérale. Cette phrase arrive comme un cri de haine lancé à l'issue d'une scène où le jeune Ferdinand vient de se faire injustement virer de son travail d'adolescent. C'est comme ça, Céline. Tout est déformé, comme si l'on voyait les scènes nageant dans une éprouvette d'acide. On se demande pourquoi on trouve ça beau, finalement. C'est pas beau, Céline, c'est puissant: le lecteur est arraché et projeté dans cet univers déformant, dans cette brutalité du langage, à l'image de ses personnages qui subissent de plein fouet la violence et l'absurdité de leurs expériences. Enfin. 186
26 mai 2013

L'antichambre

Depuis un mois et demi environ, je vais voir une femme. Souvent le soir, à la tombée de la nuit, une femme vers laquelle j'ai été orienté par une autre femme. Il ne saurait en être autrement, étant donné la répulsion que j'éprouve envers les hommes et leur crasse vulgarité.
Elle travaille dans le quatorzième, en plein Paris, pas loin de Montparnasse, dans un immeuble à l'intérieur d'une jolie résidence donnant sur une cour. La galère pour se garer, un dédale de rues à sens unique avec de petites places déjà prises. La prochaine fois j'irai en moto. Comme elle me l'a dit quand je lui objectais pluie, périphérique bondé et dangers de la route, « on ne meurt que quand on a fini son temps, pas avant. » Phrase choquante à bien des égards, mais qui me donne espoir.
Son appartement de travail, que je répugne à appeler « cabinet » bien que l'image de déversoir à merde qui y est associée serait plus adaptée, est au premier étage. Arrivant en avance, j'attends, installé dans le petit fauteuil devant la porte, et je réfléchis, à ce que je vais raconter, à ce qui s'est passé depuis la dernière fois, aux raisons qui m'ont amené ici. Une antichambre, espace préliminaire et indistinct. Mi-privé, mi-public dans lequel la lumière ne s'allume que si l'on appuie dessus. Ne bougeant pas on a la sensation de faire partie des murs, d'être avalé par le bâtiment. De devenir pierre, mauvaise pierre parisienne.

Je parle avec cette dame, une vieille dame qui a des airs de Mamy amérindienne. Je lui raconte des trucs, je décharge dans l'intimité de son salon toutes les choses qui me font souffrir. La douleur que je ressens, mon manque de confiance en moi, les erreurs que je reproduis, la chape de plomb qui m'empêche depuis des temps enfouis de vivre les émotions de manière authentique, les couvrant d'un voile de verbes.

Et on parle, trois quarts d'heure toutes les deux semaines. On parle, on dévide les écheveaux pour remettre en ordre les pelotes mélangées, pour retrouver une orientation qui me rendra meilleur. C'est son métier : aider les gens qui souffrent. Je n'aurais jamais cru un jour me tourner vers ce genre de personne. D'une part je ne méritais pas de prendre soin de moi. Et pourquoi écouter mes jérémiades ? Les problèmes, on se les crée, on doit savoir les régler. Non ? Enfin, ça me coûte un bras et il y a plein de choses plus urgentes. Le bien-être, on verra plus tard !
Comme quoi, il n'y a que les cons qui ne changent pas d'avis. Je me sentais tellement mal à un moment donné qu'il a fallu admettre que j'avais besoin d'une explication. Pour être aussi spontané que celle qui partage ma vie, pour savoir rire et quitter ce masque de tristesse dont je ne me départis jamais, pour savoir réagir aux souffrances et joies des autres sans m'en protéger, pour tendre à la sérénité.

Ce n'est pas simple de se mettre à nu devant une inconnue. Je crois que je ne pouvais pas faire autrement. J'ai pleuré, dès la première fois, et depuis je craque, je vibre, plein de choses se passent dans mon ventre. C'est paradoxalement apaisant de se dire qu'il y a encore tout un mécanisme opérationnel insoupçonné. J'ai envie de pleurer par moments, défois je gueule et je balance comme hier un grand coup de pied dans un ordinateur défaillant. Je prends conscience de mon corps, de mes désirs, de mes colères, par soubresauts. Un peu comme la vieille AX que j'avais achetée une bouchée de pain et remise en route il y a quelques années. Elle refuse de bouger, pétarade, fume blanc, gris, noir, et elle a fini par partir. Elle doit encore rouler.
J'en suis là. Je. Je. Je. Il est à la fois moi et des milliers d'autres humains et animaux hurlant dans les entrailles de la terre qui me relie à eux, il est aimable infiniment, terriblement haïssable. Je pétarade mais ça va venir, il faut juste ne pas oublier dans le pic de tristesse qui m'a envahi toute la journée que je suis vivant, vivant et humain dans un monde qui changera de forme jusqu'à la mort. On aura la mort, l'éternité pour être raisonnable et conforté dans les certitudes.

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12 janvier 2013

Winterreise

"En étranger je suis venu, en étranger je repars"
Franz Schubert

 

    Le percolateur rouge vif qui trônait sur le plan de travail émit un sifflement, signalant que son café était prêt. Un sifflement aigu et guilleret, comme une libération. C'était un peu ce qu'il ressentait en ce vendredi matin si prometteur, si plein de vie. Il y a des moments comme ça où le temps s'arrête, où tout semble s'organiser autour de vous et en fonction de vous. Vous agissez au moment où vous le décidez et les choses s'enclenchent toutes seules. Cela tenait pourtant à peu de choses. Une belle matinée qui s'annonce, un café chaud pris dans la molle tiédeur du jour qui se lève, la perspective d'un week-end, le temps et l'envie de faire ce qui devait être fait... Tout en buvant voluptueusement, il se demandait ce qui avait merdé et à partir de quel moment sa vie avait commencé à partir en vrille. Il voulait, il veut, pourtant une vie qui soit rayonnante comme ce beau jour de décembre, avec des échanges francs et plein de chaleur. Des regards complices, des éclats de rire partagés autour d'un verre, un repas à l'improviste avec des amis, une famille qui ne soit pas divisée, une petite amie qui l'aurait aimé et qui lui aurait fait confiance, du temps pour lui... Était-ce trop demander ? Or, quoi qu'il fasse, il se heurtait à l'indifférence, aux moqueries, à l'incompréhension de ces gens qui ne comprenaient rien à rien, qui n'avaient jamais pris le temps de le comprendre. Il voyait bien dans leur regard faussement compatissant, malgré les discours protecteurs qui ne trompaient personne, le dégoût qu'il leur inspirait. Une bande de cloportes, d'insectes méprisants. A force, il s'était habitué à évoluer seul. Cela était difficile, il aurait tant aimé , nouvel Erostrate, montrer qu'il existait et laisser son empreinte sur ce monde qui n'avait cessé de le rejeter. Ce matin, il avait l'impression que tout était possible. Il avait le temps, il se sentait plongé dans un bain d'éternité, il allait retrouver Vic pour s'excuser de son attitude de vendredi dernier. Il n'avait jamais voulu l'effrayer, évidemment. Elle devait comprendre à quel point il l'aimait,elle allait prendre le temps de l'écouter, elle répondrait à son amour. Il espérait juste que les quatre autres abrutis ne seraient pas là cette fois pour l'empêcher de lui parler. A quatre, ils s'y étaient mis pour lui dire de quitter les lieux. A quatre ! Ils avaient peur de lui ou quoi ? Tout était différent aujourd'hui, il se sentait protégé, fort, invulnérable même. Il lui parlera, elle l'écoutera. Elle quittera son demeuré de copain pour venir avec lui. N'apportait-il pas, jusqu'à son nom, la promesse d'un commencement ?

    L'odeur âcre qui flottait dans la maison le rappela à la réalité. Trêve de rêveries, le café était fini depuis longtemps, cela faisait près d'une demi-heure qu'il était perdu, sans bouger, dans ses pensées. Le temps sortait progressivement de ses gonds, il fallait mettre le monde en branle avec lui. Ses affaires étaient prêtes, il n'avait qu'à prendre discrètement la voiture de sa mère et filer de la maison familiale. Enfin, ce qui avait été la maison familiale. Rien n'était pareil depuis que ses parents s'étaient séparés, et sans que les choses fussent clairement dites, tout le monde savait que ce fils si étrange avait été la cause de la séparation. Il avait du mal à leur en vouloir. Comment ne pas voir dans leur enfant une trace d'échec ? Malgré ses résultats scolaires brillants, quelque chose d'indéfinissable hantait et avait lentement désagrégé cette jolie famille, une vermine qui peu à peu contamine le rosier. Depuis, tout n'était que façade, jusqu'aux massifs de fleurs qui ornaient l'imposante maison blanche où son grand-frère et lui avaient grandi. C'est sans un regard qu'il la dépassa pour traverser la rue et monter dans l'auto. Personne ici ne le retenait, personne ne l'avait jamais vraiment retenu, d'ailleurs. Il l'aurait tellement souhaité. Finalement, la seule chose qu'on lui demandait était de n'être pas là. Le soulagement qu'inspirait sa présence était conditionné par son absence. Le temps l'avait donc forcé à se créer d'autres repères. Les jeux vidéo, le club du bahut, les forums: tous ces endroits où il pouvait se diluer, écouter et récupérer un peu de chaleur humaine sans avoir à trop se dévoiler. Il savait bien, de toute façon, à quel point il mettait les gens mal à l'aise. Leur doucereuse politesse l'agaçait. Seule la musique lui permettait de rentrer en lui-même. Justement, en regardant dans la boite à gants il retrouva un vieux disque qu'il avait oublié. Sur la face imprimée du CD se trouvait la photo de Glenn Gould, penché sur son Steinway. Lui, avait été un ami, quelqu'un qui était comme lui et qui aurait pu partager des expériences avec lui. Son jeu était solaire, apollinien, comme Bach doit être joué. Il savait mettre en lumière toute l'architecture de cette musique si complexe. Grâce à Glenn, chaque note était utile, simple, avait un sens. Les mélodies se croisaient comme les gens se croisent, selon une régularité qui reflétait l'ordre du monde. Il n'y avait pas de mépris dans la musique de Jean-Sébastien Bach, pas de sous-entendu dans ce qu'il avait à dire. Plus de rancœur, pas de mort ni de souffrance. Le magnifique prélude de la Suite anglaise en ré mineur résonna dans la rue, apportant une curieuse touche de musique dans ce quartier huppé. Un morceau monumental, dont il avait du mal à comprendre la structure. A une longue sorte d'improvisation très douce, presque romantique, succédait une fugue vertigineuse. Eros et Thanatos dans la même pièce, un dialogue entre la mort et l'amour. Cette dualité correspondait assez bien à son état d'esprit d'aujourd'hui. Sans doute était-il un peu tôt pour faire profiter les voisins de la virtuosité de Glenn Gould, mais il s'en foutait. Ravi par la musique, il démarra le vieux tacot de sa mère et partit. C'est avec des notes qu'il aurait aimé parler à Vic, c'est ce qu'il avait essayé de faire la dernière fois. Thème, exposition et contrepoint. Elle avait été plutôt gentille, au début, en l'accueillant dans sa salle pendant la pause déjeuner. « C'est gentil de venir nous voir , on parle souvent de toi, comment vas-tu ? » Évidemment, la politesse était forcée, le sourire un peu tendu mais c'était un bon début. A vrai dire, il ne s'y attendait pas, cela l'avait un peu déstabilisé. Mais il s'était vite repris, bredouillant des généralités. Tout était vite passé, bien sûr : le temps, les vacances de Noël dans trois semaines, les petits qui étaient fatigués et énervés... Il sentait bien qu'elle attendait qu'il s'en allât, mais il se lança quand même dans une tentative pitoyable : « Si un de ces soirs tu es disponible, ça te dirait de prendre un café avec moi ? » C'était ridicule, il l'avait bien senti. Elle venait de lui dire qu'elle était crevée, et le soir on ne prend pas de café. Et puis il y avait son copain, ce petit prétentieux musclé qui jouait au foot dans l'équipe de la ville. Le regard mi-amusé, mi-gêné qu'elle lui avait lancé ne laissait pas de doute : il fonçait droit dans un mur. Les choses s'étaient alors précipitées : il s'était mis à parler comme pour lui-même, mélangeant les plaintes, la lassitude générale, la tristesse... Sa tentative de séduction tournait en eau de boudin, et Vicky semblait de plus en plus gênée. Elle déclara qu'il était tard, qu'elle devait faire un tour, voir si tout allait bien. Bien sûr, comme toutes les autres elle était désolée de ne pas pouvoir répondre par l'affirmative à sa « si gentille » proposition. Mais qu'il n' « hésite pas à repasser lui faire coucou ». Après tout, ils étaient « amis. » Là sa frustration s'était réveillée, une vague de colère l'avait submergé, il était devenu presque menaçant. Les insultes, les moqueries, les refus, les rendez-vous manqués et par dessus-tout ça, recouvrant le tumulte, ce lourd silence qui l'étreignait à chaque fois, inlassable compagne éternelle. Sans qu'il le réalise, sa voix avait monté de quelques tons, ses gestes étaient de moins en moins assurés. Effrayée malgré le sourire crispé qu'elle se forçait d'afficher, Vic avait ouvert la porte pour sortir en faisant assez de bruit pour que les autres viennent voir ce qui se passait. Il était blessé, il s'était alors mis à l'insulter. C'était ridicule, il s'en rendait bien compte, mais c'étaient des années d'humiliation silencieuse qui suintaient dans ces invectives. Le reste n'était plus très clair, il se souvenait de ces quatre imbéciles qui lui avaient gentiment mais fermement, comme on dit, invité à quitter les lieux. Quelle honte. Et sa mère qui était là, dans la salle voisine ! Elle n'était même pas sortie pour aider son propre fils. Maman, pourquoi m'as-tu abandonné ? Quelques secondes plus tard il s'était retrouvé dans sa voiture, de retour à la maison dans un état second. Plusieurs jours s'étaient passés avant qu'il ne sorte à nouveau de sa chambre, les yeux rivés à ses jeux vidéo, avec pour seule compagnie les chants de Glenn Gould qui accompagnaient Bach lorsqu'il jouait. Ils n'avaient pas parlé de cet incident, même si les regards que lui avaient jetés sa mère ne laissaient aucune équivoque: elle était au courant, elle désapprouvait cet exploit, jamais elle ne le lui aurait dit, pour le protéger comme toujours.

    Mais tout le monde avait droit à une seconde chance, n'est-ce-pas ? Et tout en fredonnant il repensait à ce pitoyable essai, jaugeant les possibilités d'arriver à ses fins, cette fois. Après tout, cette matinée n'était-elle pas magnifique ? Ce n'était pas un jour d'échec. Sans s'en rendre compte il accélérait, faisait de moins en moins attention aux gens qui regardaient la vieille voiture rouler à tombeau ouvert avec cette musique si étrange. « Ils me regardent, eux aussi doivent être au courant, tout se sait dans ces petits patelins. » A mesure que la distance qui le séparait de Vic s'amenuisait, cette tentative commençait à lui paraître ridicule. S'il n'avait pas su la convaincre la semaine dernière, pourquoi y arriverait-il aujourd'hui ? Et puis maintenant elle devait lui en vouloir, il ne pourrait même pas l'approcher. A coup sûr, les quatre connards seraient là, l'empêcheraient d'entrer. Il sourit à cette perspective : il avait cette fois-ci les arguments pour les arrêter. Et puis sa mère ne serait pas là ce matin pour condamner silencieusement ce nouvel échec. Les choses auraient-elles été différentes si son père était resté vivre dans le coin au lieu de se tirer après le divorce ? Lui aurait-il dit un soir sur la terrasse: « Ecoute, fils, laisse tomber cette nana, elle n'en vaut pas le coup, tu mérites bien mieux ». Il n'attendait que cela, ces instants hors du temps. Il avait d'ailleurs mis un bon moment avant de comprendre que jamais il ne partagerait avec son père ce genre de tête-à-tête privilégié et indéfinissable, où les relations père-fils s'estompent pour laisser place à une simple et authentique camaraderie autour d'une bière. Au lieu de ça , il s'était barré comme un lâche avec une autre gonzesse. Pareil pour son grand frère, il ne le voyait plus. Dans le fond, ils ne s'étaient jamais vraiment compris tous les deux, ils se regardaient comme se regardent deux extraterrestres. Probablement s'aimaient-ils, mais l'amour parfois n'est pas suffisant. Sans doute en avait-il marre de couvrir son jeune frère sans cesse. Il en avait fait, des efforts, on ne pouvait pas le lui reprocher, mais au bout d'un moment lui aussi était parti. Tous partaient, restait lui. Plongé dans ses pensées, il brûla un feu rouge, provoquant une symphonie de klaxons. « Allez vous faire foutre », pensa t-il en accélérant encore, comme s'il avait la mort aux trousses. Apparemment, l'univers semblait converger vers le lieu de travail de Vicky. « Et merde, après tout, qui ne tente rien n'a rien. » Justement, le bâtiment blanc commençait à se profiler au loin. Il était temps, car le jeune homme en avait assez de cette attente fébrile. L'air était froid, acide et coupant, mais le soleil brillait sans un nuage, comme pour l'observer. Même la nature avait préparé le terrain. Puisque cette vie n'est qu'un théâtre, il fallait entrer en scène, les éclairages étaient prêts, la température était bonne, il n'y avait plus qu'à chauffer la salle. C'était une tragédie qui s'apprêtait à être jouée, la tragédie d'un de ses nombreux échecs. Mais contrairement aux textes shakespeariens, rien n'était encore écrit, il avait en son pouvoir de faire dérailler la machine infernale et d'apposer le sceau de son existence en dépit du mépris dont il avait été victime. Il se gara silencieusement et éteignit la voiture. Le crissement de la courroie d'accessoire et le piano de Glenn se turent, laissant place à un étrange silence troué de temps en temps par quelques cris enfantins. Le rideau se levait, il fallait entrer en scène, faire ça de manière précise et consciente. Rester toujours conscient de ce que l'on faisait, garder le contrôle de la situation même quand le monde entier semble se tourner contre vous avec un rire moqueur. Il sentait battre son cœur, une lancinante pulsation qui restait calme malgré l'angoisse qui commençait à l'étreindre. Sans un mot, il sortit de la voiture, ouvrit le coffre pour récupérer discrètement ses affaires et se dirigea vers le bâtiment. Il devait être dans les neuf heures et demie.

 

Adam Lanza ouvrit la porte de l'école élémentaire Sandy Hook et balança ses premières répliques.

23 mars 2012

Changement de cap

A quoi bon ?
Je me souviens quand j'ai ouvert ce blog, c'était il y a quelques années, alors jeune agrégatif je souhaitais faire partager mes périgrinations de celui qui passait au stade d'étudiant à celui de jeune actif, comme on dit. A la fois agacé par un monde universitaire qui m'attirait de moins en moins, et encore trop empli de clichés sur le monde de l'enseignement que je n'avais, à vrai dire, jamais vraiment fréquenté, j'étais alors en construction, et au fur et à mesure de la courbe que suivait mon parcours, ce blog a lui aussi évolué. De déversoir d'impressions diverses au sujet de la vie de jeune prof, jusqu'à un blog littéraire sans l'être vraiment, jusqu'au moyen de faire partager des doutes, des espoirs, pas mal de colères et même quelques joies, je m'aperçois à quel point ce blog manque maintenant de tenue, de ligne directrice, d'unité. Ce n'est pas plus mal, direz-vous. Sa diversité est mimétique du parcours de son auteur. Mais je ne peux m'empêcher de ressentir une gêne en pensant à ce carnet de route virtuel qui, même s'il est devenu "une véritable mine", pour citer une personne qui l'évoquait,
A tel point que s'est posée maintenant la question de son sort. Est-il intéressant de maintenir un espace qui est devenu comme une gêne pour moi, qui ne le fréquente que trop rarement, qui ne le partage qu'avec une poignée d'habitués qui m'a fait l'honneur et le plaisir de le commenter, de le lire... D'un côté, ce blog a été salvateur parce qu'il me permet, m'a permis, de maintenir un lien avec l'écriture, seule activité manuelle dans laquelle je pense avoir quelque qualité. Mais plus ça allait, plus j'avais envie d'un autre projet concernant l'écriture. j'avais envie de la partager, d'écrire à quatre mains, de même que j'aimerais de plus en plus jouer à quatre mains.

C'est désormais chose faite, depuis un peu plus d'un mois. Avec un ami nous avons ouvert un nouveau blog, fin février, qui m'apporte tout ce qui me manquait dans l'écriture d'un blog. Une ligne directrice, la convivialité, une thématique, plus de possibilités techniques, de l'échange.
Qu'adviendra-t-il d'arnheim ? Cet espace virtuel deviendra-t-il, à l'instar de son illustre homonyme, une île perdue ou au contraire prendra t-il plus d'autonomie, mon désir d'écrire autrement étant assouvi ?
Nous verrons bien. En attendant je vous invite à lire, et à participer à l'élaboration de notre nouveau bébé:

Les inactuelles

30 septembre 2010

Les jeunes profs sont réacs !

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Petite discussion houleuse avec ma collègue de français hier sur le chemin du retour. C'est vrai: plus d'une heure de trajet quotidien, ça crée des liens !
Partis d'une question générale sur l'organisation du collège, le débat en est peu à peu venu à des questions de pédagogie, et en particulier sur les moyens d'intéresser les élèves au cours de "français" (ça m'agace, cette expression, elle est ridicule. Comme si le français était une seconde langue), ce qui m'a fait prendre conscience, en écoutant ce qui me paraissaient être des inepties, que nous, les jeunes profs fraîchement débarqués sur le marché, étions des profs réacs.

Chouette un débat ! Du sang, du clash, de la rhétorique cinglante !
Loin de nous ces petits jeux mesquins. L'argument de ma collègue, qui a une petite dizaine d'années de plus que moi et donc autant de bouteille, ce qui lui confère un droit à la parole et une attention soutenue, est qu'il n'y a pas de petit moyen pour faire pratiquer le français. Par conséquent, tout peut être support pédagogique, porteur d'une dynamique de travail, élan vers l'écriture, et donc vers la théorisation (eh m'dame, on le conjugue comment le participe passé ?", clameront les bambins effrayés par leur inaptitude à la conjugaison, et au Professeur d'injecter, hop l'air de rien, un peu de grammaire, etc). Ce discours, je le connais pour en avoir été gavé; c'est celui, sous une forme académique, qui nous a été seriné à l'IUFM: donner du sens aux apprentissages, décloisonner les savoirs pour les faire dialoguer, contextualiser les connaissances... (pour un plaidoyer de cette idée, lisez
le bouquin de Philippe Mérieu,  t;a href="http://www.cahiers-pedagogiques.com/article.php3?id_article=2025">Lettre à un jeune professeur (notez au passage l'immodestie, elle veut bien dire ce qu'elle veut dire...). J'irais presque jusqu'à dire que je comprends cette idée, que j'en sens les tenants et les aboutissants. Et qu'il n'y a pas que du mauvais là-dedans. Sisi. Etudier le romantisme sans montrer un tableau de Friedrich et faire écouter une valse de Chopin me paraîtrait absurde. 
En revanche, ce qui me dérange vraiment, c'est de partir du postulat que notre matière, quelle qu'elle soit, ne se suffit pas en elle-même, qu'il faut aller voir des tableaux dans un musée pour faire écrire les élèves, qu'il faut chercher hors de son champ de travail (on en vient au nouveau crédo des inspecteurs: l'interdisciplinarité !) des points d'intérêt pour sa propre matière. Là, non. Exemple très concrèt: ma collègue a emmené toutes ses classes, armées de gants et de sacs-poubelles, ramasser les détritus dans un coin de montagne pas trop loin du collège. Ce qui est très bien dans l'absolu, bien que j'aie du mal à voir le rapport avec le français. Mais pauvre de moi, qui n'avais as saisi la portée pédagogique de ce travail: en leur demandant de faire un rapport, "nettoyer la nature les aide à réviser l'orthographe !"... Pour moi, je dois avoir tort et je suis persuadé que mon point de vue ne cessera d'évoluer, je crois qu'on frise le constat d'échec: si le français ne se suffit pas en lui-même, c'est qu'on a pas compris quelque chose. La contextualisation, l'insertion du savoir dans une culture, etc, c'est capital. Mais après.
Mais comment je fais moi ? Le texte, uniquement le texte. Je sors souvent de mes cours de littérature crevé parce que le m'escrime, pendant une heure ou deux, à montrer en quoi le passage que j'ai choisi de leur faire étudier est énorme, qu'il est magnifique, qu'ils doivent apprendre à
lire, non pas ce que ça raconte, mais ce que ça veut dire. Bien sûr, ça ne marche pas à tous les coups, bien sûr certains indécrottables ne s'intéressent pas, et oui parfois certains sont largués. Mais ça avance quand même, et quand ça marche, alors vraiment, c'est génial. Cela passe aussi par le fait qu'ils doivent me prendre pour un dingue, mais ça, peu importe ! Et la grammaire, c'est la grammaire, donc cours pur et dur, sur des points précis... J'avoue, des trucs ne vont pas: du mal à sortir de cette dichotomie grammaire/littérature, des difficultés à l'écrit que j'ai encore du mal à pallier... Tout n'est pas gagné, encore, mais ça ne fait que ma troisième année, j'ai des milliards de choses à apprendre, d'erreurs à commettre... En tout cas je sais ce que je ne veux pas.

Et ce dont je m'aperçois, c'est que les jeunes profs récemment sortis du CAPES/Agreg', puis de l'IUFM sont comme ça: de vieux cons réacs aux yeux des autres, et je m'en féliciterais presque: soûlés qu'ils ont été par les discours lénifiants de l'IUFM, après en avoir chié parfois plusieurs années avec le côté pur et dur de leur discipline, ils ont à coeur de maintenir, me semble-t-il, une authenticité, un esprit, une rigueur qui nous a été inculquée depuis bien longtemps et que l'on voit se perdre de plus en plus. Il y aurait, je crois, d'intéressantes enquêtes à faire auprès des jeunes enseignants quant au rapport entretenus avec leur discipline. Finalement, les jeunes cons sont les remplaçants des vieux cons. Et il n'y a qu'à s'en féliciter.

ps: aller nettoyer la nature et leur faire faire des rapports...non mais franchement...

7 janvier 2013

Vive 2013 !

Réveil du téléphone portable remis à 6h30, chose amusante que cet appareil que l'on veut aussi petit et plat que possible soit celui qui prenne le plus de place. Il nous sonne comme des laquais pour nous pousser jusquà la douche chaude du matin, seul espace d'intimité de la journée. Petit déjeuner avalé à la hâte puisque rentré hier soir tard et pas le courage de faire du pain.
7H20, dans la voiture, on s'insère dans tous les trafics possibles. Conducteur courtois voyant étant vu, professeur sympa avec les collègues et ouvert avec les élèves. Premières mauvaises ondes de l'année contre une photocopieuse récalcitrante alors qu'on n'a pas moins de trois cent feuilles à tirer. Litanie des « bonne année ! » avec toutes les déclinaisons imaginables. Note : à vous aussi, ce sont ceux que vous connaissez le moins qui sont les plus chaleureux ? Les collègues que j'apprécie, je ne leur souhaite pas une bonne année, je suis juste content de les revoir. La réciproque est-elle valable ?
8h50, sonnerie et tunnel pour quatre heures de cours coupées par un quart d'heure de pause. Revoir les élèves, reprendre les cours, retrouver les salles et le train-train. Re, re, re. Puis départ à 12h45, direction Auchan pour quelques courses d'appoint. Retour à la maison à 13h30, lancer de légumes au cuit-vapeur et pendant ce temps la plaie des professeurs : des copies, des copies, des copies, en préparant le repas, en mangeant, en prenant le café... Direction piano à 15h, répéter un peu pour le cours qui durera jusqu'à 16h45, et à nouveau bureau jusqu'à 17h45, le ding-ding de la sonnette qui annonce l'arrivée de mon cours particulier. Thibault s'en va à 19h, son texte de Giraudoux lui paraissant « beaucoup plus clair », forcément. Un peu de piano, un peu de clarinette.

Il est 20h, je décide de troquer Porgy and Bess contre Ordi and Leffe. Du silence, juste le ronronnement des frigos, les gosses du dessous qui criaillent. La chérie ne va plus tarder, les rituels du soir continueront à s’égrener jusqu'au coucher, ponctués de discussions, de commentaires las sur la journée, de tranches de bon fromage acheté la semaine dernière sur un marché ruisselant de soleil.

Et demain, variation sur le même thème.
C'est la rentrée !

18 septembre 2013

Les mauvais livres

J'en ai fini un hier soir, de mauvais livre. Il ne m'aura pas fallu longtemps pour le mettre en pièces, deux soirées tout au plus. Il était mièvre, il était mal écrit, les personnages se déroulaient selon une psychologie que l'on pouvait prévoir dix pages à l'avance, la fin était prévisible même pour un gros lourd comme moi... En le refermant m'est venue cette phrase de Barnes qui dit, en gros, que c'est dans les mauvais livres qu'on trouve les bonnes consignes d'écriture. Pour la première fois je mesure la profondeur de cette idée. Donc cet après-midi, je le rendrai, ce livre, à l'élève qui a eu la gentillesse de me le prêter en lui disant que j'ai beaucoup aimé. Je dis ça à chaque fois quand un livre m'a déplu : « j'ai beaucoup aimé, surtout la fin. » Ceux qui me connaissent bien comprennent que ce n'est pas, pour moi, un compliment. Comprendre : j'ai aimé le finir, bien entendu.
Mais je ne vous en dirai pas le titre, de ce fameux mauvais roman. Parce qu'il s'agit d'un premier roman. Parce qu'il a eu un succès fou d'abord sur le net puis en librairie au point de devenir l'une des meilleures ventes de l'année. Parce que je ne veux pas vous influencer. Et surtout, surtout, parce que je n'ai pas eu la détermination qu'a eue cette jeune auteure. La gnaque, cette propension à ne pas lâcher l'affaire malgré les lettres de refus. Avec ma combattivité de pieuvre je n'aurais pas eu cette patience, donc pour le moment je ferme ma gueule et je ne la dézinguerai pas. « Ta gueule Jules, écris ton livre, et on verra après. »
Il reste que je me demandais, pendant l'insomnie de quatre heures, ce que j'attendais d'un bon livre. Apparemment, l'auteure sus-nommée en attend un réconfort, une tranquillité, une lecture heureuse et caféinée (oups). Ca peut se défendre, la vie est tellement triste et sale qu'il faut bien tirer un échappatoire avec ses propres moyens.

A mon sens un bon livre doit être âpre comme le café du matin. Certains s'extasient sur la première gorgée de bière, moi c'est la première gorgée de café. On en sent la chaleur acide qui traverse votre corps jusqu'à l'estomac. Un bon livre doit mettre en relief l'absurdité de cette vie, faire sentir (car ces choses ne se comprennent pas, elles se ressentent) à quel point elle est dénuée de sens et à quel point nous sommes des arbres décharnés sur une terre stérile. Un bon livre doit pulvériser la langue, la faire exploser tant il en épuise la beauté. Non pas en la maltraitant mais au contraire en ne lui laissant pas une ligne de répit. Il s'agit de creuser un sillon : retourner la terre des mots, montrer la vie grouillante qui se niche sous les formules creuses dont nous nous servons quotidiennement. Un bon livre a une histoire qui tient la route, qui est simple. Simple et porteuse de tous les carrefours du monde. Nul besoin de rebondissements en cascade, au contraire. Les événements doivent prendre la place qu'ils méritent, se mettre à l'aise au fil des pages. Un bon livre doit être ressassé encore et encore. « Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage », mais l'ouvrage ne doit pas être parfait, il doit garder la patte de son auteur. A relire, on stérilise. Une bonne relecture sait distinguer les traits des scories, élimine raisonnablement comme la main du jardinier arrachant les mauvaises herbes en préservant les pousses.

Voilà quelques lignes du cahier des charges, sur ce brouillon virtuel que je n'arrive pas à fermer malgré tous les arguments qui me poussent à voir ailleurs. Il me manque, j'allais écrire, il ne me manque plus que la qualité principale, qui dépasse largement le domaine de l'écriture : la ténacité, la force de dépasser la petite voix susurrant que je n'y arriverai pas. Un bon livre porte aussi la trace du combat contre soi-même.

18 mai 2013

Quand je serai grand...

...puisqu'une voix bienveillante m'a récemment confié qu' "on ne meurt que lorsqu'on a fini son temps", nous ne cessons jamais de passer. De la chrysalide au papillon, du fils au père, d'amour en amour, de désir en désir. Rien ne s'arrête jamais jusqu'au coup d'arrêt éternel. D'ici là, plein de belles choses à faire, en voici donc une liste non exhaustive, évidemment, sur le modèle d'un billet que j'aime bien.

Quand je serai grand en dix points, donc:

Je crèverai ces bouées qui m'entourent

Je cesserai de réfléchir et d'agir tout le temps en fonction des autres.

Je boirai un thé à la menthe sur le port de Byblos.

Je serai agrégé.

Je saurai jouer la cinquième Suite Anglaise.

Je dirai ce que je pense, en sachant m'énerver pour de vrai.

Les autres ne seront plus loin.

Je serai un super papa.

Je ne dirai plus "il faut trop qu'on se fasse...". On fera.

J'écrirai ce roman qui tourne dans mon ventre, qui me tord les tripes.


 

 

 

2 octobre 2010

Les cancres, Proust et Borges

Tout un chacun ici connaît mon goût pour les lignes infligées aux pauvres élèves indisciplinés et récalcitrants. J'ai déjà assez plaidé ici la cause de ce procédé pédagogiquement stupide, inutilement chronophage, insidieusement écoeurant. Mais je persiste et signe, tout en constatant que mes élèves de cette année, les troisièmes en particulier, ont du potentiel. En un mois, j'ai une somme de lignes équivalentes à celle de tout l'an dernier. Oui, quand même, et ce n'est pas faute de les prévenir une fois, deux fois, avant que la sanction ne tombe.
Et comme tout potentiel doit être exploité à sa juste valeur, il m'est venu une idée que je compte mettre à exécution dès lundi, idée qui s'est imposé comme une évidence en corrigeant la rédaction d'un de mes troisièmes, un épais parmi les épais, qui n'a rien trouvé de mieux à faire que de me recopier la rencontre de Frédéric et de Madame Arnoux dans l'éducation sentimentale. Pour information, le sujet de la rédaction consistait à inventer une scène de mauvaise séduction... En relisant sa bouse, donc, j'ai pensé à cette nouvelle de Borges, "
Pierre Ménard, auteur du Quichotte" et ai imaginé une Education sentimentale écrite par cet élève, une Invention sentimentale qui serait la même à la virgule près, non sortie cette fois-ci de la cuisse de Flaubert, mais du cerveau ravagé (si tant est qu'on puisse qualifier de cerveau le verre d'eau tiède se trouvant entre les deux oreilles de ce demeuré) de mon élève de troisième.
Et, me suis-je dit, pourquoi ne pas faire réécrire une oeuvre par les élèves ? Une double-page recopiée en guise de punition, de sorte que mises bout à bout l'on puisse reconstituer le livre en question, le livre altéré, contaminé par les fautes d'orthographe (car les élèves ne savent plus recopier), les lapsus, les sauts de ligne, les bousculades de syntaxe ?... Pour le coup, ça aurait un côté borgésien plus qu'intéressant. C'en serait presque vertigineux. Tout aussi inutile que les "j'ai le droit de réfléchir avant de parler", mais propice à tant de jeux de piste !
Et l'oeuvre qui m'a immédiatement sauté aux yeux pour faire l'objet de cette réécriture malgré elle, c'est la
Recherche. C'était évident. La recherche du temps perdu, presque un programme pour l'élève qui perd justement son temps à recopier la Recherche du temps perdu ! Il reste à voir si j'aurais la possibilité de reconstituer au moins la première partie, Du côté de chez Swann. J'ai quelques doutes, dans la mesure où ils commencent à réaliser que je suis un gros malade, mais sait-on jamais ? Les velléités de rébellion sont nombreuses.

Et puis copier Proust, n'est-ce pas un honneur ?

12 juin 2013

Mon tesquieu

Aujourd'hui, repris le fichage de ces foutues Lettres persanes, et je mesure tout ce qui me manque pour les comprendre convenablement. Jésuites, jansénistes, bulle Unigénitus, constitutions et alliances des pays...
Le ton léger et ironique alterne avec les digressions interminables. Je n'aime pas Usbek, je le déteste.
Penser à lire le livre de Starobinski sur Montesquieu, c'est dans les vieux tonneaux qu'on fait les meilleurs vins.

31 décembre 2010

Bilan des opérations

Ca y est, 2010 vit ses dernières heures. D'ici un (petit) moment nous serons rentrés dans une nouvelle année, une nouvelle décennie aussi. Je n'irais quand même pas jusqu'à dire qu'elle est pasée rapidement, mais elle compte parmi les plus déterminantes pour moi, dans la mesure où elle fut la plus transitoire entre les années d'adolescence et l'âge d'homme, si tant est qu'on l'atteigne un jour.
Qu'étais-je en Décembre 1999 ?
Je préparais le bac, un bac L option maths, j'étais dans un petit lycée, dans une petite classe avec laquelle je m'entendais relativement bien, j'ai d'ailleurs gardé de solides contacts avec quelques unes d'entre elles (oui, forcément, ce n'étaient que des filles), pas nécessairement celles avec qui je m'entendais le mieux, par ailleurs. Un lycéen classique, finalement. Un peu timide, assez mal dans sa peau, manquant de confiance en lui. Comme la plupart des adolescents que je croise quotidiennement.
J'avais rencontré mon premier amour aussi, depuis quelques mois. Elle s'appelait Célia, et elle devait me quitter un an et demi plus tard, me faisant vivre ma première grosse déprime. Je n'ai plus que des contacts lointains avec elle, même si c'est une personne que je continue d'apprécier énormément.
Je venais de rater mon permis, pour la première fois. J'étais dégoûté, et je ne me doutais pas qu'il me faudrait encore plus d'un an avant de l'avoir, et qu'entre-temps, ce serait le permis moto que j'obtiendrais.
Je ne savais pas exactement quoi faire de mes études ni de ma vie professionnelle. On m'avait parlé, à plusieurs reprises, de faire une classe préparatoire, ce que j'ai eu la sottise de refuser, impressionné que je fus par la masse de travail. Un de mes plus gros regrets, l'une des rares choses que je ne referais pas.

Et les années ont passé, avec leur lot de joies, de bonnes nouvelles, de rires, de larmes, de rencontres décisives et celles dont on se serait finalement bien passé. La plupart des choix cruciaux, finalement, se sont presque imposés malgré moi. Pourquoi une fac de lettres, par exemple ? Je ne saurais, sincèrement, le dire précisément.  
Maintenant, me voilà prof, et adulte. Un grand garçon en devenir. Bien entendu, il y a encore plein de points noirs, de peurs, de tristesses, de questions non résolues, de points sur lesquels je reste crispé. Quelques regrets aussi, des décisions qu'il aurait peut-être fallu prendre, des dossiers à traiter frontalement au lieu de les remettre systématiquement au lendemain. Mais dans l'ensemble, je reste assez content de ce que je suis devenu, le bilan aurait pu être bien pire. Plus ça va, et plus je vois de personnes qui restent sur le bord de la route, d'une manière ou d'une autre. Tellement de personnes ont été et sont toujours si importants dans l'aiguillage de ma vie. Les recenser serait une gageure.
Les voeux pour l'année 2011 et pour cette décennie ? Je ne sais pas vraiment. Rester, ou continuer de devenir, de plus en plus cohérent vis-à-vis de ce que je veux et ne veux pas, savoir dire ma vérité quand cela me semble important sans pour autant me braquer dessus, être là pour mes proches quand ils en auront besoin, accepter les choses qui arrivent, les plus belles comme les plus tragiques, avec le plus de tempérance possible, continuer éternellement d'apprendre, apporter de la joie autour de moi, vivre de telle sorte que ma mort ne soit une bonne nouvelle pour personne.

Le reste est silence.
A l'année prochaine ! 

4 août 2013

Début Août

Chaud.
Il fait chaud ici, c'est horrible, une sensation d'être pressés comme des éponges d'eau salée. Le jour à peine levé, le soleil impose son bourdonnement, nous réduit au rang d'esclave, transformant en bouillie nos jolis projets bucoliques.
Donc nous sortons le soir, sans envie de parler, voir les gens les amis qu'on a pas vus depuis longtemps; et un temps d'adaptation est nécessaire pour que les antennes se recollent, pour retrouver les liens communs et les discussions d'antan.
Les endroits sont les mêmes, auréolés par cette odeur d'asphalte bouillante. J'ai des imaginations de pieds emplis de goudron chaud nous retenant collés au sol. Du coup on reste à la maison, on glande, on lit, on étudie, on regarde des séries, on dort, on projette tout ce que l'on fera à la rentrée et au cours de cette année qui s'annonce ô combien chargée. Le châtiment de l'homme qui vit en pro-jet.
J'ai pris après moultes tergiversations un billet pour Istanbul en Octobre, je reprends goût à la photographie, essayant d'enfanter plein d'idées pour le club-photo à la rentrée. Mercredi nous partons, en Lozère d'abord, puis pause à Paris pour repartir dans le Nord, une semaine avant de rentrer définitivement. Détour probable vers Tours aussi saluer une vie qui arrive.

La vacance défile vite et prend comme à chaque fois cette teinte d'insomnie.

18 décembre 2011

Défi de Noël

Les vacances de Noël sont arrivées. Elles ne sont pas comme les autres, celles-là, et aucune autre période de repos scolaire ne porte mieux, à mon goût, le terme de vacance que ces deux semaines engoncées entre deux années, qui en soulignent le caractère symbolique. Comme si le cap de l'année finissante était si délicat qu'il nécessitait un moment de quant-à-soi, celui où on se retrouve traditionnellement. De fait, on rentre rarement reposé de ces vacances de Noël, les élèves en sont témoins, qui reviennent souvent plus excités que ce qu'ils étaient partis.
Du coup, d'une période d'activité intellectuelle intense, puisque la période Septembre-Noël est celle où on avale la moitié du programme, on passe du jour au lendemain à une pause totale. Ca fait un peu bizarre quand on s'aperçoit que notre corps et notre esprit conservent leur rythme de croisière alors que nous savons justement qu'il est inutile de se réveiller à six heures du matin. Les soirées s'allongent puisqu'on sait qu'on peut se le permettre, mais les constrictions de l'insomnie agissent vers cinq heures et demie pour nous amener progressivement vers le réveil.
Ainsi, me retrouvant hier dans cet état de semi-frustration intellectuelle, une amie pianiste et moi avons décidé de nous pencher sur un gros morceau. Du lourd, du très lourd, que nous ne finirons pas, ou pas tout de suite, tant il est long: la fantaisie en fa mineur, de Franz Schubert.
Un morceau important pour moi. D'une part, il est très beau. Alors que je n'aime pas, tant en musique qu'en littérature tout en ne comprenant pas pourquoi on fait une fixette, depuis plus d'un siècle et demi sur des jérémiades- spécialement les romantiques, tant Chopin, que j'excècre, que Lizst, qui m'agace, cette Fantaisie m'a toujours plu. De ce goût que l'on éprouve certainement pour les oeuvres qui ne sont pas très difficiles d'accès quant à leur composition globale.
Cette musique ressemble davantage à une sonate dont on aurait joint les mouvements au lieu de les séparer. Les musicologues en distinguent quatre, j'en ai toujours senti trois, tant à l'oreille qu'à l'interprétation (cliquer sur les liens pour accéder au musique, puisque ces p*** d'hébergeurs de m*** de Canalblog ne laissent plus insérer des vidéos, la c**$ de leur race. Tout en sachant que s'il n'y a qu'un passage à écouter, que ce soit le troisième):
   - un mouvement lent, très mélancolique, sombre et masculin. Celui, précisément, que l'on travaille: http://www.youtube.com/watch?v=ED8NDXBWUok
   - comme pour pallier la tristesse, un long passage, plus rapide celui-là. Non pas gai, n'exagérons rien (peut-on d'ailleurs parler une seule fois de joie chez Schubert ?), mais dont on dirait plutôt qu'il force une certaine allegresse, qu'il veut paraître. J'y ressens un je-ne-sais-quoi, comme on disait, de très féminin. Un rire de verre brisé: http://www.youtube.com/watch?v=F7W2-NVJasA&feature=related
   - enfin, un retour au thème initial, qui s'infléchit progressivement pour devenir un mélange des deux tonalités précédentes. Cette clôture m'a toujours paru comme un pendant aux deux autres parties. Comme si elles se rejoignaient pour devenir enfin complémentaires. Une fin absolument déchirante, qui donne tout son sens à l'oeuvre quand on sait -enfin, on sait...c'est ce que l'Histoire en a retenu- qu'elle a été composée pour une femme dont Franz était amoureux, d'un amour non partagé. Une Fantaisie pour deux pianistes, qui tend justement vers l'union et la complétude de deux tempéraments: http://www.youtube.com/watch?v=D-KEcDa-zDo&feature=related

Je n'y croyais pas trop, quand on a commencé. Cette oeuvre faisait partie depuis longtemps de celles dont je me disais que je les attaquerai bien plus tard, d'ici une ou deux bonnes dizaines d'années. Quelle ne fut pas ma surprise lorsque deux heures plus tard, je m'aperçus que nous avions avalé deux lignes et demi et que malgré les quatre bémols à la clé et mon petit niveau, le résultat n'était pas si mal. Ca ressemblait à quelque chose, quoi. Disons aussi que la partie gauche me paraît nettement plus difficile, et que l'excellent niveau de ma partenaire y est pour la majorité. Mais quand même, c'est dans ces moments-là que je m'aperçois que le travail de fond et de torture que m'impose mon prof de piano n'est pas vain.
Il reste à voir jusqu'où on parviendra. Mais à la limite, cela a presque peu d'importance, même s'il faut vingt ans pour la terminer. Rien ne presse.

 

1 mars 2011

Pourquoi tu dis ça ?

 

Pour une fois qu'un sujet de bac contient à la fois une question intelligente et de beaux textes, il eût été dommage que je n'en profitasse pas. Vu hier avec un élève un sujet blanc, la comparaison de deux scènes classiques: la discussion entre Tartuffe et Elmire au moment où Orgon est caché pour les écouter, la fameuse scène du jus de réglisse; et les retrouvailles de Junie et Britannicus dans le palais de Néron, alors que l'empereur, ayant enlevé de force la princesse, les écoute. Un passage magnifique.
C'est bien vu, l'idée de comparer ces deux scènes. Ca paraît évident quand on les lit, mais je n'y aurais pas pensé. Dans les deux cas, une femme veut dire, ou faire dire, quelque chose à une homme sans être libre de ses paroles: elle est écoutée, qu'elle le veuille (Elmire) ou non (Junie), ce qui les oblige toutes les deux à avoir recours à un double langage: je parle et tu m'écoutes, mais je ne peux pas te dire tout ce que je voudrais te dire, je sais que tu ne sais pas et que tu n'as pas toutes les cartes en main pour savoir. Ou pour paraphraser le bel article de La Meuf, "semblant de ne pas savoir qu’il nous regarde à ce moment précis. Semblant de ne pas savoir qu’il sait qu’on le regarde. Semblant de ne pas savoir qu’on sait qu’il vient juste de passer derrière nous". Comme si finalement, toute communication importante devrait être faite en demi-teinte, en contre-jour, derrière un paravent figuré, en demi-discours. 


Ne serait-ce pas, finalement, le principe d'un blog ? Régulièrement, quand je tiens cet espace virtuel à jour (depuis quelques années déjà, même s'il y a de nombreuses absences et beaucoup d'articles pourris à élaguer), je reçois des mails, des textos ou des remarques. "Tu pensais à moi en écrivant ça ?",  "C'est un message subliminal ?"... Oui, peut-être, mais pas nécessairement. Inutile de revenir dans un contresaintebeuvisme stérile pour préciser que les sujets qui me viennent sont nécessairement irrigués par les situations de tous les jours, par les confidences des amis, les petites anecdotes que j'entends... Et en plus de fournir un bon baromètre du moral et d'entretenir un peu mes petites qualités rédactionnelles, ce blog me permet de dire indirectement des choses que je ne dirais pas directement. Plus ça va, plus je dis les choses, sans agressivité mais sans crainte non plus, de sorte que les destinataires sont parfois surpris, mais toujours au pied du mur. C'est joli, finalement, de dire les choses et de les laisser nous traverser. Le blog permet aussi cela: un retour, un contrepoint, il apporte un côté plus posé, même si defois il y a des choses dont j'aimerais parler mais que je n'ose pas évoquer pour ne pas blesser ou vexer les susceptibilités de certains. Certains messages agaçants donnent même envie de le fermer, par moments, parce que la même réserve que l'on trouve dans la vie se retrouvent sur la toile: ne pas dire telle chose parce que telle personne n'est pas au courant ou ne doit pas le savoir, ou pas tout de suite et pas par cet intermédiaire.
Et bien tant pis, 
avant de venir chouiner, n'oubliez pas qu'ici chez Jules, comme Junie dans le palais de Néron, "vous êtes en des lieux tout pleins de sa puissance".

 

 

 

20 août 2010

(Vraiment) pas envie de rentrer

Chaque année c'est la même chose: à peine la dernière sonnerie a-t-elle retenti que les supermarchés commencent déjà à faire le plein de fournitures, que nous sommes abreuvés par les reportages bidons sur le pouvoir d'achat de la pauvre mère de famille qui n'arrive pas à joindre les deux bouts pour acheter les fournitures de sa progéniture chérie, condamnée du coup à prendre ses cours sur un pauvre cahier pchit pchitpasdemarque... Rien que ça, ça m'exaspère à tel point que j'en viens à me demander si je ne vais pas remiser définitivement ma télé dans le garage familial.
Mais là, l'heure est grave: dans un peu plus de dix jours, c'est la rentrée, et je suis déjà fatigué.
Un prof fatigué, me direz-vous, ça tient presque de l'oxymore ! Comment un prof peut-il être fatigué, et surtout de quoi peut-il être déjà fatigué ?
Pas des élèves. Eux, je serais presque content de les retrouver: j'ai même déjà préparé mon programme annuel de troisième, et j'en serais presque fier (
La Métamorphose, Stupeur et tremblementArtElectre, la première partie des Bienveillantes, groupements de textes sur la bêtise moderne, sur la guerre, sur la poésie en chanson française, sur les nouvelles américaines et sur les mauvais séducteurs), j'ai plein d'idées concernant l'oral d'histoire de l'art, sur la nouvelle merde que nous a pondue l'EN (la validation du socle commun de compétences, encore une vaste blague, j'en reparlerais à l'occasion), j'ai hâte de faire ma programmation de cinquième... Non, j'ai hâte de me mettre au travail.
Ce qui me fatigue, pour ne pas perdre de vue le propos initial, ce sont les collègues. Au risque de me répéter, je maintiens qu'il n'y a rien de plus bovin, de plus inefficace, de plus stupide qu'un troupeau de profs. C'est terrible, et à l'idée de retourner dans cette salle des profs dans laquelle il faut jouer la carte de la consensualité, passer au-dessus de la langue de vipère qui vous fait un grand sourire en vous dévisageant des pieds à la tête ("tiens, joli ton nouveau sac. Je l'aurais pris en noir, personnellement"), de celle qui ne vit que par, pour et à travers son boulot ("tu sais, je m'inquiète vraiment pour Kévin: de 15 au premier trimestre il est tombé à 14,5 au deuxième, j'appellerai ses parents dimanche après-midi"), les profs d'espagnol qui ne parlent que catalan entre eux, mes tire-au-flancs de service ("ba, tu sais, le programme, avec les élèves qu'on a, on fait ce qu'on peut, hein") et j'en passe, ma misanthropie naturelle trouve de quoi alimenter sa verve.  De sorte que mes meilleurs amis sont devenus, sur mon lieu de travail, mon Ipod, le livre que je suis en train de lire, mon café et le piano de la salle de musique. Les vieux profs, aussi, à l'ancienne, me sont particulièrement sympathiques: ce sont le plus souvent les plus consciencieux.

Pardon ? Vieux con ? Oui, à force, je prendrais presque ça pour un compliment.

 

 

 

 


9 juillet 2009

Vacances style !

Alors...
- Je suis passé au lycée signer les dernières paperasses administratives et dire au revoir aux locaux.
- J'ai terminé hier les oraux du bac français.
- Rentré les notes, rendu les appréciations, enregistré mes états de frais.
- Pris contact avec le collège, où je sais que je vais avoir deux 5° et deux 3° à la rentrée.

Autrement dit, je suis en vacances ! Les dernières vacances d'été me semblent loin !!!
J'ai encore du mal à m'y faire, tellement je suis sur les rotules, mais ça y est, pour de bon, ce sont les vacances, tellement que je ne sais pas encore comment on va les organiser, tant on a de choses à faire, prévoir, planifier... Il faut bien l'avouer: j'ai du mal à décrocher, en ce premier jour de vacances.
Comme Emilie a eu son CONCOURS (!!!!!!!!!!!!!!!!!) et qu'elle est mutée pour sa PE2 à Carcassonne, ça va être un peu le foutoir point de vue organisation. Je ne sais pas du tout comment on va gérer ça. Ce qui semble à pe près sûr, c'est que je vais garder la maison ici tandis qu'elle aura un logement là-bas, même si les modalités sont encore très floues.
Mais bon, les choses vont se décanter progressivement. Pour le moment, il reste à organiser les vacances: on va sûrement se la jouer en petites escales, en virées ponctuelles mais sympayhiques, genre chambres d'hôtes gastronomiques, paysages, toussa... Pendant que mademoiselle partira sur un WE en Août pour un séminaire, je décollerai pour Londres avec un pote aussi.
Donc de petits projets sympathiques, plutôt qu'une expédition fixe je ne sais où.
Mais pour le reste de la semaine, c'est repos. Bien mérité, quoi qu'on die.

8 mai 2013

Participes du présent

IMAG1083

Soirée plombée tachant l'encre blanche des pages

Foreuse capitale écartelant les rails

Sterlitz ricanant des amours jaunes au passage.

 

25 octobre 2011

Raisons funèbres ?

Aujourd'hui, première vraie journée de vacance. Arrivé à Paris la veille, j'étais, seul pour l'après-midi, au jardin du Luxembourg, en train de profiter d'un grand soleil tiède qui inondait la capitale, partagé entre des envies de sieste, la curiosité de regarder les gens passer en m'imaginant quelles étaient leurs préoccupations du moment et relire quelques pages de Bovary. Rien d'exceptionnel, en somme, un de ces moments dont j'avais à la fois envie et besoin: la perspective paresseuse d'un après-midi à ne rien faire d'important, entre cafés latins et librairies sorbonnagres.
C'est alors que m'est venue l'envie de partager des bribes de ce moment avec mon meilleur ami, Jean, probablement en route vers Bruxelles à l'heure qu'il était. Expression ridicule, d'ailleurs, quand on y pense. Ca veut dire quoi, meilleur ami ? Peut-on parler d'un meilleur ami plutôt qu'un autre ?
Soit. Dès qu'il décrocha, je sentis que quelque chose n'allait pas, comme s'il avait bu. Ce qui n'est pas invraisemblable dans l'absolu, mais impossible à deux heures de l'après-midi. Effectivement, il conduisait, et quelque chose n'allait pas. "Ma mère est morte dans la nuit". Le genre de phrase d'une terrible simplicité qui vient lézarder le cours de nos perceptions pour un petit moment. Nous nous sommes laissés sur quelques banalités et la promesse d'être là quand il le faudra, mais depuis, j'y pense.
J'aimerais vous raconter plein de choses sur cette dame qui nous a quittés la nuit dernière. Qu'elle préférait le thé plutôt que le café, ou l'inverse, que sa vie a été heureuse, ce qui fut probablement le cas, à quel âge elle a eu ses enfants, les petits défauts rigolos qui personnalisent les gens en les rendant attendrissants, ses opinions sur la politique, sur l'éducation... Je voudrais vous parler de l'amour qu'elle portait à ses enfants et à son homme, vous raconter les moments de joie qu'elle a pu traverser, les épreuves qu'elle a endurées et la vie riche qui fut la sienne.
Je pourrais, mais je ne le peux. Je ne l'ai pas connue, juste croisé un jour que Jean et moi nous apprêtions à monter à Paris en voiture. Je l'avais aidé à (sur)charger la bagnole, entre guitare, sacs et VTT... Ce dont je peux vous parler en détail, en revanche, c'est de l'une de ses plus belles oeuvres. L'un de ses enfants, Jean, que je suis fier d'avoir comme ami depuis quelques années.

Ce n'est pas quelqu'un d'un abord très simple, Jean, bien qu'il soit le premier surpris lorsqu'on le lui dit. Une personne avec beaucoup de charisme, un grand baraque brun aux cheveux ébouriffés, parlant peu quand on le rencontre, mais bien à chaque fois. Moi-même, quand je l'ai rencontré, dans des circonstances déjà assez stressantes, il m'avait impressionné par sa stabilité, sa confiance. Avec lui, vous sentez que vous êtes en sécurité, et qu'une parole ne sera pas trahie. Cette assurance est d'ailleurs paradoxale car à l'intérieur il n'est que curiosité, questionnement, propension vers quelque chose. Tenant à la fois du chêne et du roseau, il abrègera vite, et d'une réplique cinglante et drôle à la fois, une conversation sur des sujets qui ne l'intéressent pas, mais sera intarissable sur ceux qu'il aime et qu'il maîtrise. Ils sont d'ailleurs fort nombreux: la musique, la littérature, les voyages... Jean fait partie de ces (très très très) rares personnes à comprendre instantanément une référence littéraire. Il ne m'est plus besoin de parler beaucoup avec lui lorsque nous sommes à plusieurs dans une conversation. Un début de vers, le nom d'un personnage de roman, une date parfois, suffisent à établir une connexion, à comprendre une thématique, à lancer une idée sans qu'il soit besoin de développer. Vieux con par bien des aspects, Jean croit à des valeurs sûres. Le travail brut plutôt que le pédagogisme, l'action plutôt que les éternelles et bien souvent inutiles tergiversations ("tu procrastines, là, tu fais de la merde", comme il me le dit parfois). Il a été là à des moments qui m'ont été difficiles, il a su m'écouter et me donner son avis sans me l'imposer. C'est en grande partie grâce à lui que j'ai pris mon appart il y a bientôt deux ans de cela, c'est aussi avec lui que je me suis relevé de quelques mauvaises passes, et il fait partie de ces personnes que j'admire. Tout en étant porté vers le doute, celui est indissociable d'une grande souplesse d'esprit, il sait se donner une portée de mouvement, une latitude qui a généralement tendance à se rétrécir chez les gens au fur et à mesure que le temps passe. Bien entendu, comme nous tous il a ses faiblesses, ses points sensibles dont la simple évocation lointaine suffit à sentir, par l'inflexion d'une voix, quelques fondations de sable chez ce colosse intellectuel, fondations que le temps et la sagesse consolideront. Jean est un Homme solide, responsable, intelligent, sensible, drôle, prévenant. Rien de ce qui est humain ne lui est étranger, et je suis fier de l'avoir comme ami. Et je serai là dans deux jours, pour l'accompagner dans cette terrible épreuve.

Alors non, sa maman, je ne peux pas vous en parler autrement que par ce biais, et j'en suis désolé. Mais si l'on mesure le mérite de quelqu'un à l'aune de ce qu'il a créé sur cette terre, je peux vous assurer qu'elle était un putain de sacré bout de bonne femme. 

10 octobre 2011

Moi d'Octobre

Les partitas de Bach au piano - l'air heureux de son boulot et fier de ses poupous sur une photo de classe - la douceur d'un papier peint blanc crème le matin - une odeur de café chaud - les week-ends parisiens - refaire le monde autour d'une bière et d'un trajet en bus - un bouquet de roses - un achat d'appartement qui se concrétise - la perspective des vacances qui arrivent, vacances mi-parisiennes, mi-perpignanaises - le téléphone rempli de photos débiles - relire Des Souris et des Hommes - parler de réveillon du Nouvel-An ou de vacances au ski - reprendre le diabolo sur une plage - reprendre le footing - de vieux meubles à retaper et qui remplacent progressivement les merdes IKEA - un bonsaï ficus sur mon bureau - me demander ce que je ferai de ce bureau plus tard - réfléchir à l'avenir.

Etre bien.

8 juillet 2011

Lettre aux jeunes collègues

Aujourd'hui a paru la liste des admis au CAPES de lettres modernes. J'y ai retrouvé le nom d'une amie, qui le passait pour la troisième ou quatrième fois. Une fille brillante, on avait commencé ensemble, je m'en souviens, une matinée de septembre 2001 (dix ans, bordel) dans une salle miteuse pleine à craquer d'étudiants improbables. C'était le cours de M. Falcon, qui nous a martyrisés deux ans durant avec ses cours magistraux de grammaire moderne. Quatre ans plus tard, nous étions à peine quatre à avoir obtenu notre maîtrise du premier coup, un carton plein. Amélie en faisait partie.
Puis a commencé pour elle la série des tentatives du CAPES. C'est lourd, ces préparations. Sortant d'un travail recherche sur des sujets assez pointus, il nous fallait passer à du très généraliste. D'extrêmement calé en presque rien, on nous demandait de savoir beaucoup de généralités sur presque tout. Pas nécessairement d'être hyper-pointu, mais de rassembler nos connaissances pour être en mesure d'improviser sur n'importe quel sujet de grammaire et de littérature. Et passer d'une démarche à une autre, ça fait bizarre. Et comme le talent est récompensé, Amélie a eu son CAPES.
Soit. Tout cela pour dire que ces concours sont vraiment des rites de passage, le passage de l'ère estudiantine, avec tout ce qui va avec; à l'âge d'homme. C'est pas facile de passer d'une manière de considérer son objet d'étude d'une autre façon, de se dire que l'on va entrer dans un autre monde dans lequel les après-midi passés à lire à la BU ou à assister à des séminaires universitaires seront des souvenirs. Ces concours sont nécessaires, ils constituent un seuil psychologique et sélectif important (malgré toute l'injustice que cela comporte, bien entendu) et les récentes mesures visant à le supprimer sous couvert de "modifications" et autres "réformes" me rendent plus que sceptique. D'une part pour cette dimension psychologique -argument discutable- mais aussi pour l'exigence que l'on avait vis-à-vis de sa matière. Tout se passe comme si l'on devait former maintenant des gens aptes à tenir des classes et à leur faire enseigner des généralités sans réelle teneur scientifique. Après tout, n'importe quel prof de collège serait en mesure d'apprendre la factorisation ou les verbes irréguliers. Cela est vrai, mais au prix de combien d'inexactitudes, d'a prioris, de flous, d'imprécisions ? Je frémis encore en entendant les élèves me dire "mais le COD, on le trouve en posant la question quoi ", car cela est la conséquence de ce nivellement. On ne parle plus d'enseignement de matière, mais d'encadrement éducatif. On éduque et on n'institue plus. Ou presque.
En réponse à la baisse catastrophique du niveau des élèves, et c'est toujours -laissez traîner une oreille dns n'importe quelle salle des profs- de la faute des autres: les parents qui n'éduquent plus, les instits qui racontent des conneries, la gendarmerie qui ne fait plus son travail, le gouvernement qui sucre des postes, la télé qui diffuse des dessins animés merdiques (comme si Dragon Ball Z ou Salut les Musclés avaient constitué un prolégomène à une éducation humaniste), Internet, les SMS... Mais couvrir la totalité d'un programme, faire bosser ses élèves jusqu'au 25 juin, faire un devoir minimum par semaine, , déchirer et poubeller un cahier crade en exigeant qu'il soit recopié proprement, potasser ses grammaires régulièrement, lire et relire ses classiques... cela est de notre ressort, et contribue à instituer des gamins qui auront eu une idée de ce qu'est un travail propre. Moi-même suis loin de me tenir stricto sensu à ces belles paroles et avoue avoir des disfonctionnements dans mon enseignements, une multitude d'erreurs que j'essaie de pallier. Mais quand je lis dans une correction officielle du brevet dernier des ABERRATIONS grammaticales qui m'auraient valu cent coups de férule par le cher M. Falcon sus-nommé ("vous compterez comme recevable la réponse "connecteur logique" comme classe grammaticale), ou que l'on supprime des pans entiers de grammaire dans les programmes de troisième, je me dis que oui, à ce train-là, en collaborant à cela je pourrais faire un cours de physique ou de techno en troisième .
Voilà dans quel monde vous entrez, chers nouveaux collègues. Vous en avez chié pour avoir le niveau que vous avez, ne le jetez pas aux oubliettes car même pour apprendre la coordination en sixième il faut mobiliser ce qu'on a vu en licence.

13 octobre 2009

Deux à zéro

Depuis quelques semaines je vous narre, entre autres, les aventures de ma terrible cinquième 3. Celle de Fabio, entre autres. 
En fait, cette classe a subi une véritable hécatombe: de 19 élèves, on est tombé à 14 en un mois ! Un qui a changé de classe, un autre qui a changé de collège parce qu'il ne supportait pas l'ambiance, un qui n'est carrément jamais venu, et deux qui se sont fait virer.
Dont un qui m'a pourri mon premier mois. Un gosse infernal. Intelligent, manifestement intelligent, mais qui n'avait strictement rien à foutre de ce qu'on pouvait lui enseigner à l'école, que ce soit au niveau des connaissances ou du savoir-vivre. Je dois bien avouer qu'avec lui j'ai atteint mes limites: il me faisait péter les plombs. Vraiment.
Aussi calme que je sois, j'étais à eux doigts, vendredi, de lui envoyer une chaise en travers de la gueule, avant de décider, mi-découragé par la perspective de reconnaître mon incapacité et mi-soulagé pour les autres élèves avec lesquels j'allais pouvoir faire quelque chose , que je ne l'accepterais plus en cours. J'écris au conditionnel car je n'ai pas eu à le faire: il n'était pas là hier. Il est viré, il s'en va. 
Je suis véritablement soulagé de pouvoir reprendre ma classe en main, une vraie classe un peu agitée, d'un niveau extrêmement faible, mais avec des éléments normaux. Parce qu'avec ces fauteurs de trouble, on était dans l'anormalité. Et malgré les diverses casquettes dont on nous affuble, nous sommes des spécialistes de notre matière avant d'être des éducateurs.

2 octobre 2009

Le club des dys'

La plupart d'entre nous a été bercé par le club des cinq: François, Michel, Annie et Claudine, sans oublier le fidèle chien Dago, qui transportaient leur mièvrerie tout le long de la résolution des enquêtes !
Maintenant, c'est dépassé: aux chiottes Enid Blyton. Ce qui fait fureur désormais, c'est le club des dys', poétique et politiquement correcte troncation par apocope qui désigne, dans le jargon enseignant, les dys-n'importe quoi: dyslexiques, dysorthographiques, dyscalculiques et autres. Mon premier contact avec ce genre d'élève remonte à plus d'un an, lorsque je fis le compte-rendu, à leur prof légitime, d'un devoir proposé à des cinquièmes lors d'un remplacement:
"- Ah, par contre, Kévin il s'est vautré grave: 3
- Mince, je t'avais pas dit, il est dyslexique, il n'aurait dû faire que la moitié du devoir !"
Et comme il avait écrit correctement la date, sa prof lui a mis 13. Et j'exagère à peine. C'est ainsi que je fis la connaissance de cette mode, qui commence franchement à m'empoisonner.

L'an dernier, pas trop. Mes secondes étaient trop bravasses pour se soucier de ce genre de soucis, et comme personne n'en a jamais parlé, il n'y a pas eu de problème. En revanche, dans mon nouveau collège réside un paradoxe entre le niveau catastrophique des élèves et la fréquence de ces fameux dyslexiques, comme si le manque d'éducation entraînait de manière quasi-systématique l'apparition de ces sympômes si fâcheux. Zola n'est pas si loin, finalement !
Du coup, dans cet établissement qui se veut être un fer de lance dans la lutte contre la dyslexie, un gosse qui n'est pas foutu de recopier un texte correctement ou d'écrire plus de trois phrases dans l'heure n'est plus un branleur qui aurait besoin d'un coup de pied au cul, méthode d'arriéré que je pratique assidûment depuis la rentrée avec, je dois l'avouer, un certain succès, mais un dys-le-xi-que, qui a besoin d'une attention supplémentaire, qu'on lui tape les cours pour qu'il n'ait pas à les écrire ("car tu comprends, ces gamins ils ne peûveû pas écrire, c'est une détresse pour eux !") et qu'on tolère ses débordements d'émotivité dus à leur peur panique de ne pas y arriver.

Bon. Je n'en ai pas eu l'occasion, mais si je le pouvais j'irais demander à mon vieux professeur de grammaire ce qu'il en pense. Quelque chose me dit que nous serions d'accord sur pas mal de points. Je ne me souviens pas d'avoir entendu parler de cette nouvelle maladie il y a seulement une dizaine d'années. Je dois être bête. Mais ce qui est sûr c'est que cette maladie est quand même bien pratique: elle permet de justifier de manière fort commode, voire même assez glorieuse ("le problème de mon fils c'est qu'il pense tellement vite qu'il n'a pas le temps de noter les choses au fur et à mesure, son intelligence n'est pas adaptée à un système d'écriture traditionnel", (véridique, d'une maman prof en lycée, de surcroît)) une certaine paresse, elle décharge les parents de la flemme de leur enfant... Et moi qui fais TOUS mes cours à la main excepté les devoirs, je me retrouve à devoir les taper en faisant des textes à trous pour que le petit branl...dyslexique puisse remplir au fur et à mesure. Pratique: il n'a que quelques mots à écrire ! Et l'un d'entre eux a quand même réussi, lors du dernier devoir, à écrire deux verbes (soit quatre mots) en une heure.
Je suis pas sûr qu'on leur rende service, à ces gamins. Mon esprit rétrograde a déjà du mal à s'y faire. 

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