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8 juillet 2011

Lettre aux jeunes collègues

Aujourd'hui a paru la liste des admis au CAPES de lettres modernes. J'y ai retrouvé le nom d'une amie, qui le passait pour la troisième ou quatrième fois. Une fille brillante, on avait commencé ensemble, je m'en souviens, une matinée de septembre 2001 (dix ans, bordel) dans une salle miteuse pleine à craquer d'étudiants improbables. C'était le cours de M. Falcon, qui nous a martyrisés deux ans durant avec ses cours magistraux de grammaire moderne. Quatre ans plus tard, nous étions à peine quatre à avoir obtenu notre maîtrise du premier coup, un carton plein. Amélie en faisait partie.
Puis a commencé pour elle la série des tentatives du CAPES. C'est lourd, ces préparations. Sortant d'un travail recherche sur des sujets assez pointus, il nous fallait passer à du très généraliste. D'extrêmement calé en presque rien, on nous demandait de savoir beaucoup de généralités sur presque tout. Pas nécessairement d'être hyper-pointu, mais de rassembler nos connaissances pour être en mesure d'improviser sur n'importe quel sujet de grammaire et de littérature. Et passer d'une démarche à une autre, ça fait bizarre. Et comme le talent est récompensé, Amélie a eu son CAPES.
Soit. Tout cela pour dire que ces concours sont vraiment des rites de passage, le passage de l'ère estudiantine, avec tout ce qui va avec; à l'âge d'homme. C'est pas facile de passer d'une manière de considérer son objet d'étude d'une autre façon, de se dire que l'on va entrer dans un autre monde dans lequel les après-midi passés à lire à la BU ou à assister à des séminaires universitaires seront des souvenirs. Ces concours sont nécessaires, ils constituent un seuil psychologique et sélectif important (malgré toute l'injustice que cela comporte, bien entendu) et les récentes mesures visant à le supprimer sous couvert de "modifications" et autres "réformes" me rendent plus que sceptique. D'une part pour cette dimension psychologique -argument discutable- mais aussi pour l'exigence que l'on avait vis-à-vis de sa matière. Tout se passe comme si l'on devait former maintenant des gens aptes à tenir des classes et à leur faire enseigner des généralités sans réelle teneur scientifique. Après tout, n'importe quel prof de collège serait en mesure d'apprendre la factorisation ou les verbes irréguliers. Cela est vrai, mais au prix de combien d'inexactitudes, d'a prioris, de flous, d'imprécisions ? Je frémis encore en entendant les élèves me dire "mais le COD, on le trouve en posant la question quoi ", car cela est la conséquence de ce nivellement. On ne parle plus d'enseignement de matière, mais d'encadrement éducatif. On éduque et on n'institue plus. Ou presque.
En réponse à la baisse catastrophique du niveau des élèves, et c'est toujours -laissez traîner une oreille dns n'importe quelle salle des profs- de la faute des autres: les parents qui n'éduquent plus, les instits qui racontent des conneries, la gendarmerie qui ne fait plus son travail, le gouvernement qui sucre des postes, la télé qui diffuse des dessins animés merdiques (comme si Dragon Ball Z ou Salut les Musclés avaient constitué un prolégomène à une éducation humaniste), Internet, les SMS... Mais couvrir la totalité d'un programme, faire bosser ses élèves jusqu'au 25 juin, faire un devoir minimum par semaine, , déchirer et poubeller un cahier crade en exigeant qu'il soit recopié proprement, potasser ses grammaires régulièrement, lire et relire ses classiques... cela est de notre ressort, et contribue à instituer des gamins qui auront eu une idée de ce qu'est un travail propre. Moi-même suis loin de me tenir stricto sensu à ces belles paroles et avoue avoir des disfonctionnements dans mon enseignements, une multitude d'erreurs que j'essaie de pallier. Mais quand je lis dans une correction officielle du brevet dernier des ABERRATIONS grammaticales qui m'auraient valu cent coups de férule par le cher M. Falcon sus-nommé ("vous compterez comme recevable la réponse "connecteur logique" comme classe grammaticale), ou que l'on supprime des pans entiers de grammaire dans les programmes de troisième, je me dis que oui, à ce train-là, en collaborant à cela je pourrais faire un cours de physique ou de techno en troisième .
Voilà dans quel monde vous entrez, chers nouveaux collègues. Vous en avez chié pour avoir le niveau que vous avez, ne le jetez pas aux oubliettes car même pour apprendre la coordination en sixième il faut mobiliser ce qu'on a vu en licence.

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