Séquence Citation
Ouvrons donc ce rituel avec une phrase que j'ai encadrée à côté de mon bureau, de telle sorte que je ne puisse pas la rater quand je travaille:
Elle est très concrète, cette phrase, et pourrait (aurait pu) être inscrite au frontispice de feu les IUFM. Voilà comment je la comprends et comment elle conditionne aussi une manière d'enseigner: il est rassurant pour tout le monde de transmettre, et de recevoir, des concepts qu'une longue tradition scolaire/universitaire a déjà balisé, clarifié, planifié, corseté même, comme ces splendeurs d'antan que l'on étouffait et cachait sous les corps sages. A la limite, tout le monde est habitué à ce qu'on pourrait appeler les "pactes d'enseignement", comme les universitaires ont parlé de "pacte de lecture". Si ce n'est qu'il y a toujours un "petit 3", dans la plupart des manuels que je lis, dans lesquels on range les "cas à part", les choses particulières et "autres emplois." Cela est d'autant plus mesurable que l'on nous demande parfois d'enseigner des choses d'une complexité abyssale, sous le voile candide du corsetage scolaire. C'est un peu comme si l'on faisait visiter un terrain bien propre, avec de jolis balisages, en disant de temps en temps "bon, là faites gaffe, vous avez un gouffre insondable, vous n'aurez qu'à faire attention. Mais ne vous inquiétez pas, hein."
A la limite, cela est assez représentatif sur la méthode contemporaine d'appréhension des connaissances, et de la vie en général: clarifier, planifier, donner des plans, des cases, des rangements. Une pensée IKEA (dont le slogan, rappelons-le, est « Affordable solutions for better living »...) , certes rassurante et fonctionnelle, mais qui ne rend justement pas compte de ce qui est intéressant: les choses qu'on ne capte pas, ou mal.
Enseigner, me dit Gilles tous les matins, c'est certes donner ces fameux cadres, inculquer la notion, mais c'est surtout montrer ce gouffre, dire pourquoi parfois, on n'en sait rien, ou pourquoi parfois on touche des cas-limites. Proposer des explications, des hypothèses... Faire preuve d'humilité, finalement, au lieu de se cantonner au carcan des phrases types des manuels. Montrer une pensée qui agit, qui questionne, qui est vivante et dont les ramifications intellectuelles sont infinies, une hydre de Lerne. Et non exhiber une pensée Power Point, une pensée morte, figée par des cadres de grantun-grandeuh.
On n'enseigne bien que ce que l'on cherche, non ce que l'on sait.
Prenons le temps de lire une page de Proust
" Il monta avec elle dans la voiture qu'elle avait et dit à la sienne de suivre.
Elle tenait à la main un bouquet de catleyas et Swann vit, sous sa fanchon de dentelle, qu'elle avait dans les cheveux des fleurs de cette même orchidée attachées à une aigrette en plumes de cygnes. Elle était habillée sous sa mantille, d'un flot de velours noir qui, par un rattrapé oblique, découvrait en un large triangle le bas d'une jupe de faille blanche et laissait voir un empiècement, également de faille blanche, à l'ouverture du corsage décolleté, où étaient enfoncées d'autres fleurs de catleyas. Elle était à peine remise de la frayeur que Swann lui avait causée quand un obstacle fit faire un écart au cheval. Ils furent vivement déplacés, elle avait jeté un cri et restait toute palpitante, sans respiration.
– Ce n'est rien, lui dit-il, n'ayez pas peur.
Et il la tenait par l'épaule, l'appuyant contre lui pour la maintenir ; puis il lui dit :
– Surtout, ne me parlez pas, ne me répondez que par signes pour ne pas vous essouffler encore davantage. Cela ne vous gêne pas que je remette droites les fleurs de votre corsage qui ont été déplacées par le choc. J'ai peur que vous ne les perdiez, je voudrais les enfoncer un peu.
Elle, qui n'avait pas été habituée à voir les hommes faire tant de façons avec elle, dit en souriant :
– Non, pas du tout, ça ne me gêne pas.
Mais lui, intimidé par sa réponse, peut-être aussi pour avoir l'air d'avoir été sincère quand il avait pris ce prétexte, ou même, commençant déjà à croire qu'il l'avait été, s'écria :
– Oh ! non, surtout, ne parlez pas, vous allez encore vous essouffler, vous pouvez bien me répondre par gestes, je vous comprendrai bien. Sincèrement je ne vous gêne pas ? Voyez, il y a un peu... je pense que c'est du pollen qui s'est répandu sur vous ; vous permettez que je l'essuie avec ma main ? Je ne vais pas trop fort, je ne suis pas trop brutal ? Je vous chatouille peut-être un peu ? mais c'est que je ne voudrais pas toucher le velours de la robe pour ne pas le friper. Mais, voyez-vous, il était vraiment nécessaire de les fixer, ils seraient tombés ; et comme cela, en les enfonçant un peu moi-même... Sérieusement, je ne vous suis pas désagréable ? Et en les respirant pour voir s'ils n'ont vraiment pas d'odeur non plus ? Je n'en ai jamais senti, je peux ? dites la vérité ?
Souriant, elle haussa légèrement les épaules, comme pour dire « vous êtes fou, vous voyez bien que ça me plaît ».
Il élevait son autre main le long de la joue d'Odette ; elle le regarda fixement, de l'air languissant et grave qu'ont les femmes du maître florentin avec lesquelles il lui avait trouvé de la ressemblance ; amenés au bord des paupières, ses yeux brillants, larges et minces, comme les leurs, semblaient prêts à se détacher ainsi que deux larmes. Elle fléchissait le cou comme on leur voit faire à toutes, dans les scènes païennes comme dans les tableaux religieux. Et, en une attitude qui sans doute lui était habituelle, qu'elle savait convenable à ces moments-là et qu'elle faisait attention à ne pas oublier de prendre, elle semblait avoir besoin de toute sa force pour retenir son visage, comme si une force invisible l'eût attiré vers Swann. Et ce fut Swann, qui, avant qu'elle le laissât tomber, comme malgré elle, sur ses lèvres, le retint un instant, à quelque distance, entre ses deux mains. Il avait voulu laisser à sa pensée le temps d'accourir, de reconnaître le rêve qu'elle avait si longtemps caressé et d'assister à sa réalisation, comme une parente qu'on appelle pour prendre sa part du succès d'un enfant qu'elle a beaucoup aimé. Peut-être aussi Swann attachait-il sur ce visage d'Odette non encore possédée, ni même encore embrassée par lui, qu'il voyait pour la dernière fois, ce regard avec lequel, un jour de départ, on voudrait emporter un paysage qu'on va quitter pour toujours. "
"Un amour de Swann", folio, pp. 230-232
un peu de mathématiques
Il y a certains chiffres qui donnent le vertige. A voir la prolifération des blogs traitant de littérature, dans lesquels les auteurs recensent et donnent un jugement sur leur dernière lecture, il m'est venu l'envie de faire quelques opérations toutes simples, à l'instar des divisions que fait Maximilien Aue dans la Toccata des Bienveillantes, pour essayer de savoir si, humainement, le travail de recension de tous les livres de l'histoire de l'humanité pourrait être possible, ce qui revient à se demander combien de livres ont été écrits depuis que le monde est monde.
Question quasi insoluble. Le chiffre le moins imprécis trouvé sur le net fait état de 129 864 880 livres différents. Ce qui me paraît peu, finalement, comme le sous-entendent aussi les journalistes. Mais soit, partons de cette base-là, et considérons qu'il faut une heure à un bloggeur sérieux pour concevoir un article correct sur un livre. Cela paraît une bonne moyenne, dans la mesure où certaines merdes ne nécessitent que quelques secondes d'attention, tandis qu'écrire sur Madame Bovary demande quand même plus de recul... donc 129 864 880 heures divisées par 24, et redivisées par 365 nous font aboutir à 889 465 jours, non-stop, d'écriture; soit 11 860 vies humaines de 75 ans pour recenser et commenter tous les livres de l'histoire de l'humanité.
Sans compter, c'est le cas de le dire, qu'un commentaire n'est pertinent que dans la mesure où il est commenté, ce qui sous-entend, pour ne pas tomber dans une dictature de l'avis à sens unique, que chaque article doit lui-même faire l'objet d'un commentaire, etc, etc...
Ca a quelque chose de vertigineux. Cette impression me saisit à chaque fois que je tombe, de lien en lien, sur un blog consacré aux commentaires de lectures. Non que je désapprouve cela, loin de là puisqu'il m'arri
ve assez régulièrement de faire de même. Mais c'est le fait d'imaginer une petite ville réquisitionnée durant trois quarts de siècle, et uniquement occupée à commenter des livres, qui me fait sourire.
Comme quoi, il faut savoir s'amuser de peu !
Les cancres, Proust et Borges
Tout un chacun ici connaît mon goût pour les lignes infligées aux pauvres élèves indisciplinés et récalcitrants. J'ai déjà assez plaidé ici la cause de ce procédé pédagogiquement stupide, inutilement chronophage, insidieusement écoeurant. Mais je persiste et signe, tout en constatant que mes élèves de cette année, les troisièmes en particulier, ont du potentiel. En un mois, j'ai une somme de lignes équivalentes à celle de tout l'an dernier. Oui, quand même, et ce n'est pas faute de les prévenir une fois, deux fois, avant que la sanction ne tombe.
Et comme tout potentiel doit être exploité à sa juste valeur, il m'est venu une idée que je compte mettre à exécution dès lundi, idée qui s'est imposé comme une évidence en corrigeant la rédaction d'un de mes troisièmes, un épais parmi les épais, qui n'a rien trouvé de mieux à faire que de me recopier la rencontre de Frédéric et de Madame Arnoux dans l'éducation sentimentale. Pour information, le sujet de la rédaction consistait à inventer une scène de mauvaise séduction... En relisant sa bouse, donc, j'ai pensé à cette nouvelle de Borges, "Pierre Ménard, auteur du Quichotte" et ai imaginé une Education sentimentale écrite par cet élève, une Invention sentimentale qui serait la même à la virgule près, non sortie cette fois-ci de la cuisse de Flaubert, mais du cerveau ravagé (si tant est qu'on puisse qualifier de cerveau le verre d'eau tiède se trouvant entre les deux oreilles de ce demeuré) de mon élève de troisième.
Et, me suis-je dit, pourquoi ne pas faire réécrire une oeuvre par les élèves ? Une double-page recopiée en guise de punition, de sorte que mises bout à bout l'on puisse reconstituer le livre en question, le livre altéré, contaminé par les fautes d'orthographe (car les élèves ne savent plus recopier), les lapsus, les sauts de ligne, les bousculades de syntaxe ?... Pour le coup, ça aurait un côté borgésien plus qu'intéressant. C'en serait presque vertigineux. Tout aussi inutile que les "j'ai le droit de réfléchir avant de parler", mais propice à tant de jeux de piste !
Et l'oeuvre qui m'a immédiatement sauté aux yeux pour faire l'objet de cette réécriture malgré elle, c'est la Recherche. C'était évident. La recherche du temps perdu, presque un programme pour l'élève qui perd justement son temps à recopier la Recherche du temps perdu ! Il reste à voir si j'aurais la possibilité de reconstituer au moins la première partie, Du côté de chez Swann. J'ai quelques doutes, dans la mesure où ils commencent à réaliser que je suis un gros malade, mais sait-on jamais ? Les velléités de rébellion sont nombreuses.
Et puis copier Proust, n'est-ce pas un honneur ?


