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12 juillet 2010

Alain Robbe-Grillet, la Jalousie

9782707300546Dans le but d'éviter à tout prix l'encrassage cérébral, j'ai décidé de repasser, en 2011, l'Agrégation. Non dans l'espoir de l'avoir, je me fais peu d'illusions à ce sujet, mes lacunes ajoutées au manque de temps me rendant quasi hors-jeu auprès des Normaliens et autres bêtes à concours sorbonnagres, mais pour me replonger dans des programmes et des sujets quelque peu stimulants. Histoire que les rédactions de mes collégiens ne deviennent pas mes seules lectures scolaires...
Et donc, entre autres, j'ai au programme Les Gommes et La Jalousie, d'Alain Robbe-Grillet. J'évoquerai le premier un peu plus tard, c'est La Jalousie qui m'intéresse, là maintenant. Je l'avais lu il y a quelques années pour en garder le souvenir d'un livre assez chiant, pour ainsi dire. Peu d'histoire, une narration assez pesante, une trame trop minimale...Je ne me rappelle même plus l'avoir fini, en fait. C'est donc avec un soupir de résignation que je l'ai remis sur mon bureau.
Ce mouvement que la critique appelle "Nouveau Roman" trouve dans ce petit récit se situant dans une plantation, probablement en Afrique (oui, petit, à peine 220 pages, dans mon souvenir il faisait au moins le double) un exemple canonique: nous sommes dans la conscience d'un narrateur qui n'est jamais présenté, qui ne parle jamais en son nom, présent mais à qui personne ne parle, doué d'une présente absence de telle sorte que l'on finirait presque par oublier que tout le récit est décrit à travers son regard, si ce n'était les infimes détails qui rappellent tout de même qu'il est là et qu'il observe, comme derrière des jalousies (terme récurrent dans le roman, on doit en trouver une bonne vingtaine d'occurrences). 
Qu'observe t-il ? Sa femme, ou celle qu'on suppose être sa compagne, une jeune femme désignée sous le nom de A..., dont le narrateur observe le comportement sans porter de jugement dessus. La manière dont elle est décrite nous fait peu à peu comprendre qu'elle est vue à travers l'esprit d'un malade. Sous couvert d'une description de détails tellement minutieuse qu'elle en devient lassante, l'auteur accomplit le tour de force de nous faire oublier qu'on reste, du début à la fin, prisonnier d'une focalisation interne distordue, déformée, s'attachant aux détails non par souci de "réalisme" ce qui aurait dû être pris en charge par un point de vue détaché, mais pour souligner justement le fait que nous sommes dans une vision partiale et déformée des évènements. N'est-ce pas le propre d'une jalousie délirante, que de ne pas se remettre en question et d'interpréter tous le événements à l'aune de cette jalousie ?

A partir de là, le lecteur ne sais plus quoi penser des rapports profonds et très ambigus entretenus par A... et un voisin, Franck, qui vient quasiment tous les soirs manger avec elle (avec eux, en fait, mais dans la mesure où le narrateur/personnage n'intervient jamais dans la conversation, on ne s'aperçoit de sa présence que par le fait, leitmotiv récurrent, que le boy met systématiquement "trois couverts") pour discuter et probablement tenter de la séduire. C'est du moins ce que l'on ressent à travers le miroir déformant du narrateur promené le long du roman. Ce miroir devient si présent que l'on en vient à perdre le fil de l'histoire elle-même: les épisodes s'enchaînent selon une logique qui n'est pas chronologique, on finit par ne plus distinguer ce qui ressort de la "réalité" de ce qui appartient aux fantasmes du personnage (l'accident de Franck, entre autres), les événements se répètent, se modifient au fur et à mesure que le roman avance et se termine.
L'expression de Nouveau Roman devient un peu moins nébuleuse qu'elle l'était auparavant. Sans être une révolution, les procédés adoptés par Robbe-Grillet sont originaux et merveilleusement pertinents dans le cadre d'un bouquin sur la jalousie.
Un livre bien plus intéressant qu'il m'avait paru de prime abord. Ca tombe bien, je vais devoir le digérer plusieurs mois ! 

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9 juillet 2010

Le complexe du bon élève

TEOMAN_Seyfi_2008_Summer_book_1Certes, du haut de mes deux ans d'enseignement je n'ai pas encore une expérience bien épaisse des arcanes de l'éducation nationale, peut-être ces lacunes seront-elles (et je l'espère !) un jour comblées, mais je commence à avoir au compteur un petit nombre de réunions "pédagogiques" de tout poil: conseils de classe, réunions de fin d'année, commissions d'harmonisation de bac, réunions de récupération de copies d'examens, pré-rentrées... Et j'avoue être systématiquement abasourdi par l'infantilisation des enseignants. C'en est quasi-symptômatique. C'est ce que j'appelle, à part moi et quelques happy fews dont vous, lecteur, me faites le plaisir de lire (et de discuter !) cet avis, le complexe du bon élève.
Car soyons clair: un enseignant, dans la majorité des cas, est quelqu'un qui n'a jamais quitté l'école, c'est souvent celui qui est passé directement de l'école au collège, puis au lycée, puis à la fac et enfin par l'IUFM avant de se retrouver (enfin...) de l'autre côté du bureau, du "bon" côté. Les collègues avec lesquels j'éprouve le plus de plaisir à travailler sont ceux qui sont devenus profs "par hasard" et non ceux qui parlent de "vocation" ("j'ai toujours voulu être enseignant(e)")
De sorte qu'il est amusant (tout dépend, cela dit, du côté de la lorgnette, personnellement je trouve ça très inquiétant) de constater la faculté de ces gens à redevenir des élèves, dans le mauvais sens du terme, des élèves agaçants: chipotant des heures pour le moindre détail, perdant toute notion de bon sens, tout esprit de synthèse, jouant le jeu de la culpabilisation et de la récompense paternelle ("je sais bien que personne ne l'a dit et que ce n'est pas obligatoire, mais je vais quand même (après 5h de correction du brevet, sous un soleil de plomb, un premier Juillet, ndlr) retourner au collège voir si on n'a pas besoin de moi"), basculant dans la démagogie (je me suis quand même fait traiter de "facho" après avoir dit que j'exigeais que mes élèves récupèrent systématiquement le cours après une absence), à la recherche d'une autorité bienveillante ("je vous assure que l'inspecteur était joignable sur son mobile, il m'a répondu à cha-que-fois !") et devenant de plus en plus odieux à force de ne pas la trouver (ce qui est normal: le principe de l'EN c'est qu'il n'y a, statutairement, pas de supérieur hiérarchique, le CPE ou le directeur n'ayant finalement qu'une marge de manoeuvre assez mince sur les décisions des enseignants).

En clair, ce que les inspecteurs et rapports appellent "l'appréciation des enseignants" semble finalement les angoisser plus qu'autre chose ("dis, tu étudies quoi avec les tiens, toi ? On pourrait travailler ensemble? Hein ?"), ces gens qui sont le plus souvent des personnes brillantes, intelligentes, sympathiques et agréables dès qu'on les sort de leur carcan institutionnel. J'en suis venu à fuir comme la peste tous ces endroits où les profs se retrouvent, passant d'ailleurs pour un misanthrope.

Cela fait écho, d'ailleurs, à mes propres motivations. Ce dont je me souviens le plus, dans mon parcours scolaire, ce n'est pas d'avoir été un "bon élève" (si tant est que cette expression ait un sens) avec de bons résultats. J'étais plutôt dans la moyenne. La bonne moyenne, certes, mais sans jamais casser des briques non plus. Mais un aspect très net qui me revient, c'est le malaise devant l'autorité stupide et un problème avec la notion de règles. J'ai toujours du mal avec tout ce qui relève de la perte de bon sens au profit du sacro-saint règlement, avec ce qui tend à calibrer plutôt qu'à faire passer les plus élémentaires notions de savoir-vivre, avec tout ce qui tend à la pensée unique, à l'uniformisation des gens... et entendre des adultes déblatérer une demi-heure sur la présentation du ticket de renvoi de cours ou la démarche à adopter pour le rattrapage du cours par un élève absent, ça me donne l'impression d'être dans une cour de récréation plutôt qu'à une réunion entre adultes. C'en est angoissant. 
Et en y repensant encore, je comprends un peu mieux pourquoi mon année de stage fut, avec ma tutrice, une année de conflits terribles: elle était une excellente élève, pour qui le respect de la forme prévalait sur le contenu. S'entendre dire que je n'hésitais pas à changer toute l'orientation de mon cours ou mon interprétation d'un texte en fonction de la réaction des élèves lui était, et je le pense vraiment, inconcevable, lui posait vraiment problème, à elle qui calibrait toutes ses séances et que le carcan de la structure rassurait. Le cadre, pour moi, est indispensable (impossible de penser sans structure), mais ne doit jamais devenir une entrave à la pensée (que de belles méthodes sans contenus !); tandis que pour elle il s'agissait de toujours tout structurer, quitte à perdre de la matière ou à ce que les élèves décrochent. Qui a tort ? Qui a raison ? Sûrement un peu des deux, comme tous les problèmes relationnels.


Donc, pour ceux d'entre vous qui n'êtes pas du tout dans le milieu de l'enseignement, ne fantasmez plus sur ce qui se dit dans les réunions de profs une fois les portes closes. C'est, le plus souvent, ubuesque.