Alain Robbe-Grillet, la Jalousie
Dans le but d'éviter à tout prix l'encrassage cérébral, j'ai décidé de repasser, en 2011, l'Agrégation. Non dans l'espoir de l'avoir, je me fais peu d'illusions à ce sujet, mes lacunes ajoutées au manque de temps me rendant quasi hors-jeu auprès des Normaliens et autres bêtes à concours sorbonnagres, mais pour me replonger dans des programmes et des sujets quelque peu stimulants. Histoire que les rédactions de mes collégiens ne deviennent pas mes seules lectures scolaires...
Et donc, entre autres, j'ai au programme Les Gommes et La Jalousie, d'Alain Robbe-Grillet. J'évoquerai le premier un peu plus tard, c'est La Jalousie qui m'intéresse, là maintenant. Je l'avais lu il y a quelques années pour en garder le souvenir d'un livre assez chiant, pour ainsi dire. Peu d'histoire, une narration assez pesante, une trame trop minimale...Je ne me rappelle même plus l'avoir fini, en fait. C'est donc avec un soupir de résignation que je l'ai remis sur mon bureau.
Ce mouvement que la critique appelle "Nouveau Roman" trouve dans ce petit récit se situant dans une plantation, probablement en Afrique (oui, petit, à peine 220 pages, dans mon souvenir il faisait au moins le double) un exemple canonique: nous sommes dans la conscience d'un narrateur qui n'est jamais présenté, qui ne parle jamais en son nom, présent mais à qui personne ne parle, doué d'une présente absence de telle sorte que l'on finirait presque par oublier que tout le récit est décrit à travers son regard, si ce n'était les infimes détails qui rappellent tout de même qu'il est là et qu'il observe, comme derrière des jalousies (terme récurrent dans le roman, on doit en trouver une bonne vingtaine d'occurrences).
Qu'observe t-il ? Sa femme, ou celle qu'on suppose être sa compagne, une jeune femme désignée sous le nom de A..., dont le narrateur observe le comportement sans porter de jugement dessus. La manière dont elle est décrite nous fait peu à peu comprendre qu'elle est vue à travers l'esprit d'un malade. Sous couvert d'une description de détails tellement minutieuse qu'elle en devient lassante, l'auteur accomplit le tour de force de nous faire oublier qu'on reste, du début à la fin, prisonnier d'une focalisation interne distordue, déformée, s'attachant aux détails non par souci de "réalisme" ce qui aurait dû être pris en charge par un point de vue détaché, mais pour souligner justement le fait que nous sommes dans une vision partiale et déformée des évènements. N'est-ce pas le propre d'une jalousie délirante, que de ne pas se remettre en question et d'interpréter tous le événements à l'aune de cette jalousie ?
A partir de là, le lecteur ne sais plus quoi penser des rapports profonds et très ambigus entretenus par A... et un voisin, Franck, qui vient quasiment tous les soirs manger avec elle (avec eux, en fait, mais dans la mesure où le narrateur/personnage n'intervient jamais dans la conversation, on ne s'aperçoit de sa présence que par le fait, leitmotiv récurrent, que le boy met systématiquement "trois couverts") pour discuter et probablement tenter de la séduire. C'est du moins ce que l'on ressent à travers le miroir déformant du narrateur promené le long du roman. Ce miroir devient si présent que l'on en vient à perdre le fil de l'histoire elle-même: les épisodes s'enchaînent selon une logique qui n'est pas chronologique, on finit par ne plus distinguer ce qui ressort de la "réalité" de ce qui appartient aux fantasmes du personnage (l'accident de Franck, entre autres), les événements se répètent, se modifient au fur et à mesure que le roman avance et se termine.
L'expression de Nouveau Roman devient un peu moins nébuleuse qu'elle l'était auparavant. Sans être une révolution, les procédés adoptés par Robbe-Grillet sont originaux et merveilleusement pertinents dans le cadre d'un bouquin sur la jalousie.
Un livre bien plus intéressant qu'il m'avait paru de prime abord. Ca tombe bien, je vais devoir le digérer plusieurs mois !
