Fabio le malfrat
Fabio, je l'aime bien. C'est pas une flèche, il est un peu retors sur les bords, mais je l'aime bien malgré tout, à cause du bon sourire benêt qu'il affiche tous les jours que Dieu fait, et quels que soient les remarques qu'on lui fasse. Il est content Fabio, pour lui tout roule, du moment que les copains sont là, qu'il peut parler, rigoler, faire des coups foireux... Un bon p'tit gars, qui ne sera probablement pas major de l'ENS, mais un bon gamin. Sans être plus indulgent avec lui, c'est mon préféré.
Mais lundi, Fabio, à force de tchatcher avec son pote, j'en ai eu marre et il s'est pris cent lignes. Il a eu l'air indigné quelques secondes, mais le sourire réapparut sur sa tête de benêt. "Bien m'sieur."
Dont acte. Bravement, Fabio m'a apporté tout à l'heure sa feuille double. Il a rempli sa part de contrat, l'histoire est close, le cours a commencé et la sanction a même porté ses fruits: abîmé derrière ses lunettes trop grandes, notre adolescent semblait fasciné par la nouvelle de Buzzati que son merveilleux enseignant avait soumis à sa juvénile sagacité.
Lequel enseignant, en dictant un point important de son cours, posa distraitement les yeux sur la copie double de Fabio. "Y a un truc", que je me suis dit sans vraiment savoir d'où me venait cette intuition, qui me fut rapidement confirmée: dans un excès de zèle, Fabio avait numéroté ses lignes: 10, 20... Mais à y regarder de plus près, je me suis aperçu que notre jeune homme avait indiqué ses précieux repères non toutes les dix lignes, mais toutes les huit lignes... Et s'était donc épargné un cinquième de son travail ! En levant un sourcil terrible qui eût fait frissonner Himmler mais dont le seul mérite résidait dans l'antinomie avec mon éclat de rire intérieur, je dis "Fabio, tu viendras me voir à la fin de l'heure". Sourire béat, surpris.
Ben voyons.
Le reste est dialogue:
"- Bon, fabio, tu peux me le dire: tu m'as pris pour un imbécile.
- Mais de quoi vous parlez M'sieur ?
- Fabio, tu t'es dit que comme j'étais prof de français, je n'aurais pas compté le nombre de lignes, c'est ça ? (NDLR: réflexion judicieuse, d'ailleurs, je me serais fait avoir si l'un de ses camarades ne m'avait pas rendu cent lignes deux jours avant)
- ... Ah, j'ai dû me tromper, excusez-moi M'sieur"
J'avoue: il m'a intérieurement fait mourir de rire, je n'ai pas eu le coeur de lui redonner cent lignes comme j'aurais dû le faire, je l'ai juste sommé de terminer sa punition, en laissant un petit mot à l'attention de ses chers parents: "Fabio a oublié de terminer le travail en comptant plus de lignes qu'il n'en avait effectivement faites. Une erreur d'inattention, sans doute..."



