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22 janvier 2013

La faveur

TOBIAS-ET-ANGE-ATELIER-VERROCCHIO1

Quelques encouragements au sujet du billet précédent sur la propension m'encouragent à continuer la voie modestement tracée dans cette démarche de recensement des jolis mots qui nous accompagnent.
La propension était un substantif lourd, pesant en prononciation. Imposant, et impesant à la fois en ce que sa subtilité est déchirante. Voilà un autre mot qui me fascine, que j'aime beaucoup, l'un de mes préférés et que je vois rarement. A tel point qu'une personne me la demandant est presque sûre de l'obtenir tellement je lui serais reconnaissant d'avoir laissé clapoter une bulle qui remonte de si loin dans le lac fangeux de notre langue.

La faveur. Que de douceur dans ce signifiant. Un tout petit mot, à peine énoncé il a déjà disparu, comme en s'excusant d'avoir germé au bout de la plume ou des lèvres. Même sa composition est un modèle d'équilibre. Un grossier grammairien linguiste échappé de son laboratoire vous apprendra que le /f/ est une consonne fricative labiodentale sonore, et que le /v/ est son correspondant fricatif labiodental sourd créé artificiellement au seizième siècle pour palier une concurrence avec d'autres lettres; mais vous n'en aurez cure, préférant apprécier le glissement du sourd vers le sonore. Passer du F au V, de la virile trompette à la douce clarinette. Dans le même temps la voyelle /a/ évoluant vers le /eu/ produit presque l'effet inverse. Trompette féminine et masculin clarinettiste. De toute façon le conflit de famille est résolu par le /r/, dorso-vélaire s'il en est. Un mot bien musical, décidément.
Par conséquent, dans ce déploiement de science inutile, le fait que le mot soit une réfection médiévale du mot favor, favoris, ne vous intéressera pas, si ce n'est pour une remarque poétiquement intéressante: le verbe favere désignait le fait d'être approuvé, en particulier dans le registre religieux. Etre approuvé des Dieux. Béni, comme le pain. Pain bénit que tout benêt ne comprendra pas, mais qu'un bon torpillage de sens rétablit dans un feu d'artifice de sens et d'expressions une fois que le mot a basculé dans la langue française au milieu du douzième siècle.

La notion d'amour avait dans l'Antiquité une acception bien plus large que nos clichés convenus sur les échanges amoureux. Distinction entre amour divin et amour charnel, par exemple, était quelque peu oiseuse (lisez à cet égard le magnifique essai de Gabriel Matzneff sur la question). Sans doute est-ce pour cela que le mot glissa du lexique religieux au domaine des rapports humains. Une faveur nécessairement, un mot aussi beau ne peut être que féminin) est une « disposition à traiter quelqu'un avec une bienveillance spéciale, à lui accorder une préférence. » Ca veut tout dire et rien dire, comme ces définitions qui se vantent d'être rigoureuses. La nature ayant horreur du vide et l'ombre appelant les lumières, le mot s'est retrouvé happé dans une multitude d'expressions. Méfiez-vous de celui qui vous demande une faveur, car ce sera à votre détriment, tandis qu'une fraîche jeune femme vous accordant ses faveurs, avec toute l'ambiguïté que soulève le pluriel de l'expression, sera tout de suite éminemment mieux accueillie. L'affaire ne sera pas dans le sac, si je puis dire, mais les choses seront bien emmanchées car la belle, ou la spirituelle car elles sont rarement les deux à la fois, sera dans de bonnes dispositions. Tout se joue sur la réputation que l'on vous accorde, lorsqu'il s'agit de faveur. Réputation, crédit, popularité: vous serez en faveur. Mais le goujat que vous n'êtes pas ne les refusera pas, les faveurs, surtout qu'elles servaient dans le temps d'ornement que les femmes confiaient à leur chevalier en gage d'amour lors des tournois. Vous avez d'ailleurs un très bel emploi du mot dans la seconde partie du Perceval de Chrétien de Troyes, où le mot devient symbole de féminité. Par la faveur donnée à Gauvain la jeune pucelle devient femme. Belle image convoquant celle du voile nuptial. La faveur, c'est l'engagement, le premier pas, le sillon à peine esquissé dans un regard quelque peu appuyé. C'est la trace sans cesse perdue, déduite imperceptiblement que l'on retrouve dans les plus subtils échanges humains. Vous voyez, ce n'est pas rien, tout ça dans un si petit mot.

D'autant plus riche que ses paronymes viennent le charger, par contamination quasi-électrique, de valeurs qu'il n'avait pas à la base. Réciproquement, la ferveur se teinte d'une coloration à la fois érotique et courtoise. Une faveur fervente, une ferveur favorable, voilà ce que n'aurait pas dénigré une Madame de Rénal pour désigner sa passion pour ce petit con ingrat de Julien Sorel. La faveur, promesse d'un effeuillage de chacune d'entre elles à la lueur de bougies, devient prière d'adoration devant la femme aimée, à la faveur des chandelles bien évidemment. La scène prend par réaction, et à la faveur d'un glissement inopiné, une saveur bien sensuelle, même si ce que vous choisissez de savourez avec ferveur ne nous regarde guère.

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21 janvier 2013

Monsieur Lucien

« Bonjour tout le monde, sortez vos affaires, je vous prie, nous allons commencer un nouveau cours aujourd'hui. »

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Longtemps je me suis demandé de quelle manière entrer en classe et comment échapper aux platitudes habituelles. Après plusieurs réflexions, j'ai décidé décidé de m'en tenir à cette manière classique. Finalement, les meilleurs débuts ne sont pas nécessairement ceux qui accrochent, qui choquent. C'est pareil que pour les livres. Introduire son récit de manière douce et progressive, au lieu de rentrer dans une débauche d'actions insensées. « C'était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d'Hamilcar. » Oui, cela a une certaine allure, mais à ce stade, Flaubert a déjà perdu un tiers de ses lecteurs. « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. » Ca c'est une vraie phrase d'amorce. Commencer une œuvre aussi colossale que la Recherche par une phrase pareille, c'est du génie.
Enfin. La classe est calme, probablement mal réveillée. C'est mon heure préférée, celle-là. Quand j'ai commencé ma carrière on disait l'heure matutinale. Maintenant on dit H1. Le monde est devenu de plus en plus froid, de plus en plus réglementaire. C'est censé rassurer les élèves, soi-disant, les intégrer dans une structure analogue à celle qu'ils connaîtront plus tard. Mouais, sans doute. Ce qu'on voit en attendant c'est qu'ils deviennent de plus en plus violents et cruels tout en respectant parfaitement les dits règlements. Étouffer le corps, les émotions, le langage, comprimer les saillies et les passions n'ont pour résultat que de les faire jaillir de manière encore plus incontrôlée.
En attendant ils sont là, indolents, d'une fausse passivité, l'oreille à l'écoute de ce que je vais bien pouvoir leur raconter ce matin. J'aime bien la classe de cinquième. En plus de trente ans dans cette boite, j'ai eu l'occasion d'enseigner à tous les niveaux. De la sixième aux études supérieures, et fuyant les trompettes de la renommée j'ai demandé à Gilles de récupérer le niveau avec lequel j'ai fait mes premiers pas en tant que jeune professeur agrégé de lettres classiques, tout juste sorti de l'école normale. C'était il y a bien longtemps de cela. Christine était enceinte, nous venions d'acheter cette grande maison « avec jardinet », l'avenir semblait radieux. Elle était belle, dans cette robe noire. Nous faisions l'amour tout le temps. Nous étions immortels, avec des rêves trop grands pour nos frêles épaules. Elle a raison, Gervaise: travailler tranquille, avoir un trou un peu propre pour dormir, mourir dans son lit entouré des miens.

Mais ce n'est pas le moment de ressasser tout cela, j'ai largement le temps de le faire en dehors du travail. C'est curieux, cette sensation de pilotage automatique. Voilà près de vingt minutes que le cours est lancé, ils sont là en train de plancher calmement alors que je pense complètement à autre chose. Eux aussi, probablement, sont-ils bien ailleurs que dans les subtilités de la voix passive, j'aurais du mal à leur en vouloir. Ce qui nous rejoint, eux et moi, est quelque chose de très ténu et qui ne nous intéresse pas. Si j'osais, j'aurais l'orgueil de sentir une certaine admiration chez ces jeunes personnes si tranquilles. Mon calme, mon assurance, même mes vieux costumes aussi décatis que moi semblent les rassurer dans cet univers où les enseignants viennent dispenser leur savoir en jean. Le fait de travailler sans note auxquelles me raccrocher doit aussi leur inspirer un certain respect. Cela n'a rien d'honorable. A force de labourer le champ des compétences, comme disent ces blancs-becs, j'en suis venu à connaître chaque centimètre carré de la terre qu'on me demande de fructifier. Nul besoin de ces colifichets dont se parent les autres. Depuis quelques années, le collège s'est doté à grands frais de tableaux numériques. Quel besoin était-il de ces appareils fragiles dont l'intérêt était somme toute très limité ? Projeter des documents ? Faire une recherche sur internet ? Je n'ai ni ordinateur, ni téléphone portable, et ces machines sont des veaux d'or modernes devant lequel le corps enseignant se prosterne dangereusement. L'éclat de rire faussement sympathique qui a accueilli mes réticences lors des réunions sur le sujet avait fini de me convaincre que je n'étais plus du même monde. Mes exercices, mes cours, je les fais moi-même, je les tire de mes lectures, nul besoin d'aller chercher quoi que ce soit en dehors. J'ai appris à jauger le potentiel d'une classe, à m'adapter à elle pour la mener plus haut, ce n'est certainement pas dans ces chétifs manuels bariolés que je trouverais de nouvelles choses. Le partage doit se faire avec les autres, de vive voix et non réfugié derrière un écran. Quel est ce besoin de se protéger ?
« Voilà les exercices, à faire pour demain matin, commencez-les maintenant, bande de bourricots, ce sera ça de fait pour demain matin ». Le même geste, depuis trois décennies. Distribuer ces feuilles après m'être assuré qu'il n'y a pas de question, et comme souvent il n'y en a pas. Les yeux de mes élèves me regardent bien en face, c'est la meilleure des gratifications possibles. Encore un quart d'heure de cours, je le sais bien. Nul besoin de montre désormais, mon cerveau est depuis longtemps calibré sur une heure. Même en lisant, je le sens: une pause toutes les heures devient indispensable. Pas comme dans le temps, où je pouvais passer quatre ou cinq heures d'affilée sans lâcher mon livre. Vautrés dans le canapé, nous lisions elle et moi, chacun notre livre et pourtant réunis dans le même recueillement.
C'est depuis que Christine est partie que les choses ont commencé à tourner en rond. A cet incessant chagrin se mêle la sensation d'être déraciné, hors de moi-même. Chacun des actes du quotidien était un pendant des siens. Maintenant qu'elle ne m'équilibre plus je dois tout réapprendre. Bien sûr, ces années passées ensemble n'avaient pas été tout le temps roses, il y avait eu des disputes, des désaccords, des passages à vide. Il y a des moments dans la vie où tout nous semble insensé, où nous voulons tout quitter pour chercher ailleurs. Il m'a fallu respecter ses velléités de départ, il lui a fallu respecter mes angoisses, ma peur de vieillir, cette sensation d'être attaché à un rocher dans la mer montante. Elle appelait ça mon complexe d'Andromède. Ca la faisait rire et ça me soulageait.

Je suis ridicule. Plus de deux ans après je continue, chaque matin, à lui faire chauffer une tasse de lait, et chaque matin je vais la vider dans l'évier en réalisant qu'elle ne sera plus là pour la boire en se plaignant qu'il est trop chaud ou trop froid. Et tous les matins je suis comme un vieux con à verser ma larme. Mon univers, paradoxalement, il s'est à la fois rétréci et démesurément ouvert. Mes activités sont rares: m'occuper de ses roses, en faire un bouquet à déposer sur sa tombe, nettoyer la maison qui peu à peu part en lambeaux. Elle qui resplendissait de lumière commence à se couvrir de toiles d'araignées, les papiers peints sont ternes, la poussière s'accumule et il y a des pièces dans lesquelles je ne suis pas entré depuis des mois. Une grande maison pour un petit vieux, quel intérêt ? Maintenant je range doucement mes affaires, comme m'avait dit papa au sujet de tonton qui se mourait alors d'un impitoyable cancer. Je n'avais pas compris à l'époque ce qu'il voulait dire par là. Maintenant hélas, je le saisis. Veiller aux cours, aussi, organiser mon année, faire les photocopies, râler pour garder mon casier, toute cette petite organisation de professeur sur le tard. Les amis se raréfient. Ils meurent, ou ils s'aigrissent. L'âge est un fléau, il fait ressortir les plus vieilles peurs. Ma bibliothèque me sert de compagne, de nouvelle amante que je redécouvre avec délice. J'y retrouve des amis disparus avec lesquels je n'ai plus conversé depuis longtemps. Elle est là, silencieuse, haute, solide, éternelle. Platon, Cervantès, Chrétien de Troyes, Pascal, Shakespeare, Yourcenar, Racine, Erasme, Stendhal, Verlaine, Claudel, Gide...Montaigne aussi. Tous m'apprennent à quitter cette terre, à larguer doucement les amarres pour entrer dans la mort les yeux ouverts, pour rejoindre Christine qui m'attend depuis trop longtemps. Je la retrouverai comme je l'ai connue dans cette fête de Normale, dans sa belle robe noire avec son sourire mystérieux et ses yeux en amande. Alors que je me sens davantage appartenir au monde des morts qu'à celui des vivants, la présence de ces jeunes gens studieux et de ces rares amis, unis dans le même silence compatissant, m'ouvre la route vers ces horizons paisibles...
Mais la cloche sonne. Silencieusement, les élèves referment leurs affaires et quittent docilement la salle. La vie reprend sa marche. Effacer le tableau, en repensant encore à mon ancien professeur de grammaire qui pestait contre l'enseignant précédent n'ayant pas eu la correction d'enlever ses hiéroglyphes administratifs. Déjà le collègue de mathématiques est là pour l'heure suivante. Je n'aimais pas beaucoup ce jeune professeur nouveau venu dans l'établissement et qui se balade, mal rasé, en jean. Toujours scotché à son téléphone portable dernier cri, il aurait été l'un des plus fervents défenseurs de l'installation de ces inutiles tableaux, j'en suis certain. Il est en train de parler avec Gilles, bonne occasion pour ne pas avoir à saluer ce jeune con.

 

« - Dis, c'est qui ce type ?

- Monsieur Lucien, un vieux prof de lettres classiques. »

Thierry échangea un regard amusé avec ses élèves de quatrième, et leur demanda de descendre les chaises et de se débarrasser des feuilles qui trainaient sur chacune des tables, ce qu'ils firent bruyamment. Le cours allait commencer.

19 janvier 2013

La propension

La propension. En voilà un mot magnifique pour ouvrir cette rubrique des mots oubliés de la langue. Un substantif en délicieuse obsolescence qui me poursuit depuis plusieurs années, tant je trouve de croisement de routes à son sujet. J’avais même eu, il y a quelques mois, l’idée d’écrire un petit essai, autant de variations sur ce terme qui remonte directement de nos origines.
Ce n’est pas une nouveauté : les mots bougent, fluctuent, leur prononciation varie au cours des siècles. Des fois ils partent, puis ils reviennent avec un sens différent avant de replonger, définitivement ou momentanément, dans l’oubli. Celui-là n’a pas bougé depuis le latin propensio, après avoir basculé dans la langue française au début du seizième siècle. Propension. La prononciation, déjà, est imposante, imposante et puissante comme une gorgée de vin rouge râpeux. Trois syllabes lourdes et fertiles, dont l’une a gardé sa romaine diphtongue protégée par la proximité des deux sons contigus. De lourdes pelletées de terres en bouche qui ne laissent pas un goût amer : pro-pen-sion. L’arbitraire du signe a été généreux avec lui, puisqu’il lui a laissé trois consonnes quasi-indéracinables et agréables à prononcer. Sa décomposition elle aussi ne laisse pas d’exploser en sens, en déclinaisons possibles. Pro : de l’avant, en avant, vers l’avant ; et pension, issu de penser, de peser. Les deux verbes ont la même origine : penser, c’est peser, c’est peser le pour et le contre avant de choisir son camp. Belle image que celle de la balance, qui vient réconcilier deux imaginaires de l’action. Pour nous il y a ceux qui agissent, qui bougent, parfois trop et souvent sans réfléchir ; contrairement à ceux qui pensent, qui restent dans l’abstrait sans se donner les moyens concrets d’aboutir à ce qu’ils veulent atteindre. Les deux se regardent avec une méfiance teintée de dédain, alors qu’agir et penser c’est tout un. On agit quand on pense, on ne pense qu’en agissant. L’action et la réflexion.

La propension, c’est la pensée qui va de l’avant, la pesée agissante qui porte sur l’action. On comprend presque pourquoi le mot a gardé toute sa masse, cette densité qui exige qu’on prenne un peu plus de temps à le prononcer. La propension, nous apprend le triste dictionnaire, est la « force intérieure, innée, naturelle, qui oriente spontanément vers un agir, un comportement ». Comme pour se justifier de cette maussade définition, il fournit également toute une série de synonymes et d’expressions qui viennent tant bien que mal fournir au mot le sens principal qu’il rechigne à restituer de manière brute, lexicologie et poésie ne faisant pas bon ménage. Finalement, on agit sur sa pensée avec la même vigueur que le ferait une main, une grosse poigne lourde et franche, sur un levier ou une cognée. Mais en même temps se laisse entrevoir pour les plus fins une sorte de délicatesse. La propension a certes une densité physique mais pas sur n’importe quoi. Cette poussée est avant tout mentale, subtile, et comme indépendante de notre volonté. On a une propension à regarder ce qu’on ne devrait pas, à lire des choses qui ne nous sont pas destinées, à goûter des plaisirs qui nous sont interdits. Et ce mouvement va toujours de l’avant, comme s’il nous était nécessaire de le garder quelque part, même inassouvi. Il n’y a pas de rétropension. Même pour revenir sur leur pas, les héros vont de l’avant. Ulysse ne revient pas à Ithaque, Œdipe ne retourne pas voir Polybe.

Entre droite voie et errance, la propension nous pousse vers la marge sans pour autant franchir la limite. C’est le feu consumant qui deviendrait cendre froide si on l’allumait, c’est le regard que l’on porte vers un décolleté ou sur le corps d’un acteur. La lettre volée ou le trou de la serrure. Le péché mignon qu’on entrouvre par la pensée sans jamais pousser cette pensée jusqu’à l’acte. La propension contient à la fois son mal et son remède.

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Comme pour nous en prémunir, et souligner le danger qu’il y aurait à atteindre ce désir, se posse une préposition. Propension à, propension pour, propension vers… On ne pousse pas pour rien, il n’y a pas de travail sans gant.

Bien entendu, on commence à entrevoir tout ce que ce mot implique, il est donc normal étant donné tout ce qu’il peut emporter avec lui, de constater sa raréfaction. Si ce n’est dans des textes littéraires, je le vois peu. Ni dans la presse, ni dans les conversations. Le français, après tout, est une gamme extrêmement dense dont nous n’utilisons qu’une tessiture très réduite dans notre quotidien. Ceci explique cela : les outils élémentaires ne sont jamais des objets de précision. Ma boite de bricolage pour la maison se résume à un marteau, quelques tournevis et une bonne clé à molette. La boite lexicale actuelle que nous utilisons comporte à peu près la même utilité. Je ne crois pas qu’il faille le déplorer, il en a toujours été ainsi et nous ne nous en portons pas plus mal. Ce mot, pour y revenir, subsiste malgré tout tant qu’il restera des esprits sensibles, des amoureux de la langue comme vous si vous êtes parvenu jusqu’au bout de ce billet, et moi, j’ose le croire. Et des pensées en marge de celles de tout le monde. Nous avons tous des propensions à, des propensions pour certaines choses, cet incessant ballet nous donne une épaisseur, « un petit truc en plus que les autres n’ont pas » comme le disait hier soir ma compagne. Gardons-là, cette épaisseur un peu âpre. Ce serait dommage de devenir lisse.

12 janvier 2013

Winterreise

"En étranger je suis venu, en étranger je repars"
Franz Schubert

 

    Le percolateur rouge vif qui trônait sur le plan de travail émit un sifflement, signalant que son café était prêt. Un sifflement aigu et guilleret, comme une libération. C'était un peu ce qu'il ressentait en ce vendredi matin si prometteur, si plein de vie. Il y a des moments comme ça où le temps s'arrête, où tout semble s'organiser autour de vous et en fonction de vous. Vous agissez au moment où vous le décidez et les choses s'enclenchent toutes seules. Cela tenait pourtant à peu de choses. Une belle matinée qui s'annonce, un café chaud pris dans la molle tiédeur du jour qui se lève, la perspective d'un week-end, le temps et l'envie de faire ce qui devait être fait... Tout en buvant voluptueusement, il se demandait ce qui avait merdé et à partir de quel moment sa vie avait commencé à partir en vrille. Il voulait, il veut, pourtant une vie qui soit rayonnante comme ce beau jour de décembre, avec des échanges francs et plein de chaleur. Des regards complices, des éclats de rire partagés autour d'un verre, un repas à l'improviste avec des amis, une famille qui ne soit pas divisée, une petite amie qui l'aurait aimé et qui lui aurait fait confiance, du temps pour lui... Était-ce trop demander ? Or, quoi qu'il fasse, il se heurtait à l'indifférence, aux moqueries, à l'incompréhension de ces gens qui ne comprenaient rien à rien, qui n'avaient jamais pris le temps de le comprendre. Il voyait bien dans leur regard faussement compatissant, malgré les discours protecteurs qui ne trompaient personne, le dégoût qu'il leur inspirait. Une bande de cloportes, d'insectes méprisants. A force, il s'était habitué à évoluer seul. Cela était difficile, il aurait tant aimé , nouvel Erostrate, montrer qu'il existait et laisser son empreinte sur ce monde qui n'avait cessé de le rejeter. Ce matin, il avait l'impression que tout était possible. Il avait le temps, il se sentait plongé dans un bain d'éternité, il allait retrouver Vic pour s'excuser de son attitude de vendredi dernier. Il n'avait jamais voulu l'effrayer, évidemment. Elle devait comprendre à quel point il l'aimait,elle allait prendre le temps de l'écouter, elle répondrait à son amour. Il espérait juste que les quatre autres abrutis ne seraient pas là cette fois pour l'empêcher de lui parler. A quatre, ils s'y étaient mis pour lui dire de quitter les lieux. A quatre ! Ils avaient peur de lui ou quoi ? Tout était différent aujourd'hui, il se sentait protégé, fort, invulnérable même. Il lui parlera, elle l'écoutera. Elle quittera son demeuré de copain pour venir avec lui. N'apportait-il pas, jusqu'à son nom, la promesse d'un commencement ?

    L'odeur âcre qui flottait dans la maison le rappela à la réalité. Trêve de rêveries, le café était fini depuis longtemps, cela faisait près d'une demi-heure qu'il était perdu, sans bouger, dans ses pensées. Le temps sortait progressivement de ses gonds, il fallait mettre le monde en branle avec lui. Ses affaires étaient prêtes, il n'avait qu'à prendre discrètement la voiture de sa mère et filer de la maison familiale. Enfin, ce qui avait été la maison familiale. Rien n'était pareil depuis que ses parents s'étaient séparés, et sans que les choses fussent clairement dites, tout le monde savait que ce fils si étrange avait été la cause de la séparation. Il avait du mal à leur en vouloir. Comment ne pas voir dans leur enfant une trace d'échec ? Malgré ses résultats scolaires brillants, quelque chose d'indéfinissable hantait et avait lentement désagrégé cette jolie famille, une vermine qui peu à peu contamine le rosier. Depuis, tout n'était que façade, jusqu'aux massifs de fleurs qui ornaient l'imposante maison blanche où son grand-frère et lui avaient grandi. C'est sans un regard qu'il la dépassa pour traverser la rue et monter dans l'auto. Personne ici ne le retenait, personne ne l'avait jamais vraiment retenu, d'ailleurs. Il l'aurait tellement souhaité. Finalement, la seule chose qu'on lui demandait était de n'être pas là. Le soulagement qu'inspirait sa présence était conditionné par son absence. Le temps l'avait donc forcé à se créer d'autres repères. Les jeux vidéo, le club du bahut, les forums: tous ces endroits où il pouvait se diluer, écouter et récupérer un peu de chaleur humaine sans avoir à trop se dévoiler. Il savait bien, de toute façon, à quel point il mettait les gens mal à l'aise. Leur doucereuse politesse l'agaçait. Seule la musique lui permettait de rentrer en lui-même. Justement, en regardant dans la boite à gants il retrouva un vieux disque qu'il avait oublié. Sur la face imprimée du CD se trouvait la photo de Glenn Gould, penché sur son Steinway. Lui, avait été un ami, quelqu'un qui était comme lui et qui aurait pu partager des expériences avec lui. Son jeu était solaire, apollinien, comme Bach doit être joué. Il savait mettre en lumière toute l'architecture de cette musique si complexe. Grâce à Glenn, chaque note était utile, simple, avait un sens. Les mélodies se croisaient comme les gens se croisent, selon une régularité qui reflétait l'ordre du monde. Il n'y avait pas de mépris dans la musique de Jean-Sébastien Bach, pas de sous-entendu dans ce qu'il avait à dire. Plus de rancœur, pas de mort ni de souffrance. Le magnifique prélude de la Suite anglaise en ré mineur résonna dans la rue, apportant une curieuse touche de musique dans ce quartier huppé. Un morceau monumental, dont il avait du mal à comprendre la structure. A une longue sorte d'improvisation très douce, presque romantique, succédait une fugue vertigineuse. Eros et Thanatos dans la même pièce, un dialogue entre la mort et l'amour. Cette dualité correspondait assez bien à son état d'esprit d'aujourd'hui. Sans doute était-il un peu tôt pour faire profiter les voisins de la virtuosité de Glenn Gould, mais il s'en foutait. Ravi par la musique, il démarra le vieux tacot de sa mère et partit. C'est avec des notes qu'il aurait aimé parler à Vic, c'est ce qu'il avait essayé de faire la dernière fois. Thème, exposition et contrepoint. Elle avait été plutôt gentille, au début, en l'accueillant dans sa salle pendant la pause déjeuner. « C'est gentil de venir nous voir , on parle souvent de toi, comment vas-tu ? » Évidemment, la politesse était forcée, le sourire un peu tendu mais c'était un bon début. A vrai dire, il ne s'y attendait pas, cela l'avait un peu déstabilisé. Mais il s'était vite repris, bredouillant des généralités. Tout était vite passé, bien sûr : le temps, les vacances de Noël dans trois semaines, les petits qui étaient fatigués et énervés... Il sentait bien qu'elle attendait qu'il s'en allât, mais il se lança quand même dans une tentative pitoyable : « Si un de ces soirs tu es disponible, ça te dirait de prendre un café avec moi ? » C'était ridicule, il l'avait bien senti. Elle venait de lui dire qu'elle était crevée, et le soir on ne prend pas de café. Et puis il y avait son copain, ce petit prétentieux musclé qui jouait au foot dans l'équipe de la ville. Le regard mi-amusé, mi-gêné qu'elle lui avait lancé ne laissait pas de doute : il fonçait droit dans un mur. Les choses s'étaient alors précipitées : il s'était mis à parler comme pour lui-même, mélangeant les plaintes, la lassitude générale, la tristesse... Sa tentative de séduction tournait en eau de boudin, et Vicky semblait de plus en plus gênée. Elle déclara qu'il était tard, qu'elle devait faire un tour, voir si tout allait bien. Bien sûr, comme toutes les autres elle était désolée de ne pas pouvoir répondre par l'affirmative à sa « si gentille » proposition. Mais qu'il n' « hésite pas à repasser lui faire coucou ». Après tout, ils étaient « amis. » Là sa frustration s'était réveillée, une vague de colère l'avait submergé, il était devenu presque menaçant. Les insultes, les moqueries, les refus, les rendez-vous manqués et par dessus-tout ça, recouvrant le tumulte, ce lourd silence qui l'étreignait à chaque fois, inlassable compagne éternelle. Sans qu'il le réalise, sa voix avait monté de quelques tons, ses gestes étaient de moins en moins assurés. Effrayée malgré le sourire crispé qu'elle se forçait d'afficher, Vic avait ouvert la porte pour sortir en faisant assez de bruit pour que les autres viennent voir ce qui se passait. Il était blessé, il s'était alors mis à l'insulter. C'était ridicule, il s'en rendait bien compte, mais c'étaient des années d'humiliation silencieuse qui suintaient dans ces invectives. Le reste n'était plus très clair, il se souvenait de ces quatre imbéciles qui lui avaient gentiment mais fermement, comme on dit, invité à quitter les lieux. Quelle honte. Et sa mère qui était là, dans la salle voisine ! Elle n'était même pas sortie pour aider son propre fils. Maman, pourquoi m'as-tu abandonné ? Quelques secondes plus tard il s'était retrouvé dans sa voiture, de retour à la maison dans un état second. Plusieurs jours s'étaient passés avant qu'il ne sorte à nouveau de sa chambre, les yeux rivés à ses jeux vidéo, avec pour seule compagnie les chants de Glenn Gould qui accompagnaient Bach lorsqu'il jouait. Ils n'avaient pas parlé de cet incident, même si les regards que lui avaient jetés sa mère ne laissaient aucune équivoque: elle était au courant, elle désapprouvait cet exploit, jamais elle ne le lui aurait dit, pour le protéger comme toujours.

    Mais tout le monde avait droit à une seconde chance, n'est-ce-pas ? Et tout en fredonnant il repensait à ce pitoyable essai, jaugeant les possibilités d'arriver à ses fins, cette fois. Après tout, cette matinée n'était-elle pas magnifique ? Ce n'était pas un jour d'échec. Sans s'en rendre compte il accélérait, faisait de moins en moins attention aux gens qui regardaient la vieille voiture rouler à tombeau ouvert avec cette musique si étrange. « Ils me regardent, eux aussi doivent être au courant, tout se sait dans ces petits patelins. » A mesure que la distance qui le séparait de Vic s'amenuisait, cette tentative commençait à lui paraître ridicule. S'il n'avait pas su la convaincre la semaine dernière, pourquoi y arriverait-il aujourd'hui ? Et puis maintenant elle devait lui en vouloir, il ne pourrait même pas l'approcher. A coup sûr, les quatre connards seraient là, l'empêcheraient d'entrer. Il sourit à cette perspective : il avait cette fois-ci les arguments pour les arrêter. Et puis sa mère ne serait pas là ce matin pour condamner silencieusement ce nouvel échec. Les choses auraient-elles été différentes si son père était resté vivre dans le coin au lieu de se tirer après le divorce ? Lui aurait-il dit un soir sur la terrasse: « Ecoute, fils, laisse tomber cette nana, elle n'en vaut pas le coup, tu mérites bien mieux ». Il n'attendait que cela, ces instants hors du temps. Il avait d'ailleurs mis un bon moment avant de comprendre que jamais il ne partagerait avec son père ce genre de tête-à-tête privilégié et indéfinissable, où les relations père-fils s'estompent pour laisser place à une simple et authentique camaraderie autour d'une bière. Au lieu de ça , il s'était barré comme un lâche avec une autre gonzesse. Pareil pour son grand frère, il ne le voyait plus. Dans le fond, ils ne s'étaient jamais vraiment compris tous les deux, ils se regardaient comme se regardent deux extraterrestres. Probablement s'aimaient-ils, mais l'amour parfois n'est pas suffisant. Sans doute en avait-il marre de couvrir son jeune frère sans cesse. Il en avait fait, des efforts, on ne pouvait pas le lui reprocher, mais au bout d'un moment lui aussi était parti. Tous partaient, restait lui. Plongé dans ses pensées, il brûla un feu rouge, provoquant une symphonie de klaxons. « Allez vous faire foutre », pensa t-il en accélérant encore, comme s'il avait la mort aux trousses. Apparemment, l'univers semblait converger vers le lieu de travail de Vicky. « Et merde, après tout, qui ne tente rien n'a rien. » Justement, le bâtiment blanc commençait à se profiler au loin. Il était temps, car le jeune homme en avait assez de cette attente fébrile. L'air était froid, acide et coupant, mais le soleil brillait sans un nuage, comme pour l'observer. Même la nature avait préparé le terrain. Puisque cette vie n'est qu'un théâtre, il fallait entrer en scène, les éclairages étaient prêts, la température était bonne, il n'y avait plus qu'à chauffer la salle. C'était une tragédie qui s'apprêtait à être jouée, la tragédie d'un de ses nombreux échecs. Mais contrairement aux textes shakespeariens, rien n'était encore écrit, il avait en son pouvoir de faire dérailler la machine infernale et d'apposer le sceau de son existence en dépit du mépris dont il avait été victime. Il se gara silencieusement et éteignit la voiture. Le crissement de la courroie d'accessoire et le piano de Glenn se turent, laissant place à un étrange silence troué de temps en temps par quelques cris enfantins. Le rideau se levait, il fallait entrer en scène, faire ça de manière précise et consciente. Rester toujours conscient de ce que l'on faisait, garder le contrôle de la situation même quand le monde entier semble se tourner contre vous avec un rire moqueur. Il sentait battre son cœur, une lancinante pulsation qui restait calme malgré l'angoisse qui commençait à l'étreindre. Sans un mot, il sortit de la voiture, ouvrit le coffre pour récupérer discrètement ses affaires et se dirigea vers le bâtiment. Il devait être dans les neuf heures et demie.

 

Adam Lanza ouvrit la porte de l'école élémentaire Sandy Hook et balança ses premières répliques.

7 janvier 2013

Vive 2013 !

Réveil du téléphone portable remis à 6h30, chose amusante que cet appareil que l'on veut aussi petit et plat que possible soit celui qui prenne le plus de place. Il nous sonne comme des laquais pour nous pousser jusquà la douche chaude du matin, seul espace d'intimité de la journée. Petit déjeuner avalé à la hâte puisque rentré hier soir tard et pas le courage de faire du pain.
7H20, dans la voiture, on s'insère dans tous les trafics possibles. Conducteur courtois voyant étant vu, professeur sympa avec les collègues et ouvert avec les élèves. Premières mauvaises ondes de l'année contre une photocopieuse récalcitrante alors qu'on n'a pas moins de trois cent feuilles à tirer. Litanie des « bonne année ! » avec toutes les déclinaisons imaginables. Note : à vous aussi, ce sont ceux que vous connaissez le moins qui sont les plus chaleureux ? Les collègues que j'apprécie, je ne leur souhaite pas une bonne année, je suis juste content de les revoir. La réciproque est-elle valable ?
8h50, sonnerie et tunnel pour quatre heures de cours coupées par un quart d'heure de pause. Revoir les élèves, reprendre les cours, retrouver les salles et le train-train. Re, re, re. Puis départ à 12h45, direction Auchan pour quelques courses d'appoint. Retour à la maison à 13h30, lancer de légumes au cuit-vapeur et pendant ce temps la plaie des professeurs : des copies, des copies, des copies, en préparant le repas, en mangeant, en prenant le café... Direction piano à 15h, répéter un peu pour le cours qui durera jusqu'à 16h45, et à nouveau bureau jusqu'à 17h45, le ding-ding de la sonnette qui annonce l'arrivée de mon cours particulier. Thibault s'en va à 19h, son texte de Giraudoux lui paraissant « beaucoup plus clair », forcément. Un peu de piano, un peu de clarinette.

Il est 20h, je décide de troquer Porgy and Bess contre Ordi and Leffe. Du silence, juste le ronronnement des frigos, les gosses du dessous qui criaillent. La chérie ne va plus tarder, les rituels du soir continueront à s’égrener jusqu'au coucher, ponctués de discussions, de commentaires las sur la journée, de tranches de bon fromage acheté la semaine dernière sur un marché ruisselant de soleil.

Et demain, variation sur le même thème.
C'est la rentrée !

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