"En étranger je suis venu, en étranger je repars"
Franz Schubert
Le percolateur rouge vif qui trônait sur le plan de travail émit un sifflement, signalant que son café était prêt. Un sifflement aigu et guilleret, comme une libération. C'était un peu ce qu'il ressentait en ce vendredi matin si prometteur, si plein de vie. Il y a des moments comme ça où le temps s'arrête, où tout semble s'organiser autour de vous et en fonction de vous. Vous agissez au moment où vous le décidez et les choses s'enclenchent toutes seules. Cela tenait pourtant à peu de choses. Une belle matinée qui s'annonce, un café chaud pris dans la molle tiédeur du jour qui se lève, la perspective d'un week-end, le temps et l'envie de faire ce qui devait être fait... Tout en buvant voluptueusement, il se demandait ce qui avait merdé et à partir de quel moment sa vie avait commencé à partir en vrille. Il voulait, il veut, pourtant une vie qui soit rayonnante comme ce beau jour de décembre, avec des échanges francs et plein de chaleur. Des regards complices, des éclats de rire partagés autour d'un verre, un repas à l'improviste avec des amis, une famille qui ne soit pas divisée, une petite amie qui l'aurait aimé et qui lui aurait fait confiance, du temps pour lui... Était-ce trop demander ? Or, quoi qu'il fasse, il se heurtait à l'indifférence, aux moqueries, à l'incompréhension de ces gens qui ne comprenaient rien à rien, qui n'avaient jamais pris le temps de le comprendre. Il voyait bien dans leur regard faussement compatissant, malgré les discours protecteurs qui ne trompaient personne, le dégoût qu'il leur inspirait. Une bande de cloportes, d'insectes méprisants. A force, il s'était habitué à évoluer seul. Cela était difficile, il aurait tant aimé , nouvel Erostrate, montrer qu'il existait et laisser son empreinte sur ce monde qui n'avait cessé de le rejeter. Ce matin, il avait l'impression que tout était possible. Il avait le temps, il se sentait plongé dans un bain d'éternité, il allait retrouver Vic pour s'excuser de son attitude de vendredi dernier. Il n'avait jamais voulu l'effrayer, évidemment. Elle devait comprendre à quel point il l'aimait,elle allait prendre le temps de l'écouter, elle répondrait à son amour. Il espérait juste que les quatre autres abrutis ne seraient pas là cette fois pour l'empêcher de lui parler. A quatre, ils s'y étaient mis pour lui dire de quitter les lieux. A quatre ! Ils avaient peur de lui ou quoi ? Tout était différent aujourd'hui, il se sentait protégé, fort, invulnérable même. Il lui parlera, elle l'écoutera. Elle quittera son demeuré de copain pour venir avec lui. N'apportait-il pas, jusqu'à son nom, la promesse d'un commencement ?
L'odeur âcre qui flottait dans la maison le rappela à la réalité. Trêve de rêveries, le café était fini depuis longtemps, cela faisait près d'une demi-heure qu'il était perdu, sans bouger, dans ses pensées. Le temps sortait progressivement de ses gonds, il fallait mettre le monde en branle avec lui. Ses affaires étaient prêtes, il n'avait qu'à prendre discrètement la voiture de sa mère et filer de la maison familiale. Enfin, ce qui avait été la maison familiale. Rien n'était pareil depuis que ses parents s'étaient séparés, et sans que les choses fussent clairement dites, tout le monde savait que ce fils si étrange avait été la cause de la séparation. Il avait du mal à leur en vouloir. Comment ne pas voir dans leur enfant une trace d'échec ? Malgré ses résultats scolaires brillants, quelque chose d'indéfinissable hantait et avait lentement désagrégé cette jolie famille, une vermine qui peu à peu contamine le rosier. Depuis, tout n'était que façade, jusqu'aux massifs de fleurs qui ornaient l'imposante maison blanche où son grand-frère et lui avaient grandi. C'est sans un regard qu'il la dépassa pour traverser la rue et monter dans l'auto. Personne ici ne le retenait, personne ne l'avait jamais vraiment retenu, d'ailleurs. Il l'aurait tellement souhaité. Finalement, la seule chose qu'on lui demandait était de n'être pas là. Le soulagement qu'inspirait sa présence était conditionné par son absence. Le temps l'avait donc forcé à se créer d'autres repères. Les jeux vidéo, le club du bahut, les forums: tous ces endroits où il pouvait se diluer, écouter et récupérer un peu de chaleur humaine sans avoir à trop se dévoiler. Il savait bien, de toute façon, à quel point il mettait les gens mal à l'aise. Leur doucereuse politesse l'agaçait. Seule la musique lui permettait de rentrer en lui-même. Justement, en regardant dans la boite à gants il retrouva un vieux disque qu'il avait oublié. Sur la face imprimée du CD se trouvait la photo de Glenn Gould, penché sur son Steinway. Lui, avait été un ami, quelqu'un qui était comme lui et qui aurait pu partager des expériences avec lui. Son jeu était solaire, apollinien, comme Bach doit être joué. Il savait mettre en lumière toute l'architecture de cette musique si complexe. Grâce à Glenn, chaque note était utile, simple, avait un sens. Les mélodies se croisaient comme les gens se croisent, selon une régularité qui reflétait l'ordre du monde. Il n'y avait pas de mépris dans la musique de Jean-Sébastien Bach, pas de sous-entendu dans ce qu'il avait à dire. Plus de rancœur, pas de mort ni de souffrance. Le magnifique prélude de la Suite anglaise en ré mineur résonna dans la rue, apportant une curieuse touche de musique dans ce quartier huppé. Un morceau monumental, dont il avait du mal à comprendre la structure. A une longue sorte d'improvisation très douce, presque romantique, succédait une fugue vertigineuse. Eros et Thanatos dans la même pièce, un dialogue entre la mort et l'amour. Cette dualité correspondait assez bien à son état d'esprit d'aujourd'hui. Sans doute était-il un peu tôt pour faire profiter les voisins de la virtuosité de Glenn Gould, mais il s'en foutait. Ravi par la musique, il démarra le vieux tacot de sa mère et partit. C'est avec des notes qu'il aurait aimé parler à Vic, c'est ce qu'il avait essayé de faire la dernière fois. Thème, exposition et contrepoint. Elle avait été plutôt gentille, au début, en l'accueillant dans sa salle pendant la pause déjeuner. « C'est gentil de venir nous voir , on parle souvent de toi, comment vas-tu ? » Évidemment, la politesse était forcée, le sourire un peu tendu mais c'était un bon début. A vrai dire, il ne s'y attendait pas, cela l'avait un peu déstabilisé. Mais il s'était vite repris, bredouillant des généralités. Tout était vite passé, bien sûr : le temps, les vacances de Noël dans trois semaines, les petits qui étaient fatigués et énervés... Il sentait bien qu'elle attendait qu'il s'en allât, mais il se lança quand même dans une tentative pitoyable : « Si un de ces soirs tu es disponible, ça te dirait de prendre un café avec moi ? » C'était ridicule, il l'avait bien senti. Elle venait de lui dire qu'elle était crevée, et le soir on ne prend pas de café. Et puis il y avait son copain, ce petit prétentieux musclé qui jouait au foot dans l'équipe de la ville. Le regard mi-amusé, mi-gêné qu'elle lui avait lancé ne laissait pas de doute : il fonçait droit dans un mur. Les choses s'étaient alors précipitées : il s'était mis à parler comme pour lui-même, mélangeant les plaintes, la lassitude générale, la tristesse... Sa tentative de séduction tournait en eau de boudin, et Vicky semblait de plus en plus gênée. Elle déclara qu'il était tard, qu'elle devait faire un tour, voir si tout allait bien. Bien sûr, comme toutes les autres elle était désolée de ne pas pouvoir répondre par l'affirmative à sa « si gentille » proposition. Mais qu'il n' « hésite pas à repasser lui faire coucou ». Après tout, ils étaient « amis. » Là sa frustration s'était réveillée, une vague de colère l'avait submergé, il était devenu presque menaçant. Les insultes, les moqueries, les refus, les rendez-vous manqués et par dessus-tout ça, recouvrant le tumulte, ce lourd silence qui l'étreignait à chaque fois, inlassable compagne éternelle. Sans qu'il le réalise, sa voix avait monté de quelques tons, ses gestes étaient de moins en moins assurés. Effrayée malgré le sourire crispé qu'elle se forçait d'afficher, Vic avait ouvert la porte pour sortir en faisant assez de bruit pour que les autres viennent voir ce qui se passait. Il était blessé, il s'était alors mis à l'insulter. C'était ridicule, il s'en rendait bien compte, mais c'étaient des années d'humiliation silencieuse qui suintaient dans ces invectives. Le reste n'était plus très clair, il se souvenait de ces quatre imbéciles qui lui avaient gentiment mais fermement, comme on dit, invité à quitter les lieux. Quelle honte. Et sa mère qui était là, dans la salle voisine ! Elle n'était même pas sortie pour aider son propre fils. Maman, pourquoi m'as-tu abandonné ? Quelques secondes plus tard il s'était retrouvé dans sa voiture, de retour à la maison dans un état second. Plusieurs jours s'étaient passés avant qu'il ne sorte à nouveau de sa chambre, les yeux rivés à ses jeux vidéo, avec pour seule compagnie les chants de Glenn Gould qui accompagnaient Bach lorsqu'il jouait. Ils n'avaient pas parlé de cet incident, même si les regards que lui avaient jetés sa mère ne laissaient aucune équivoque: elle était au courant, elle désapprouvait cet exploit, jamais elle ne le lui aurait dit, pour le protéger comme toujours.
Mais tout le monde avait droit à une seconde chance, n'est-ce-pas ? Et tout en fredonnant il repensait à ce pitoyable essai, jaugeant les possibilités d'arriver à ses fins, cette fois. Après tout, cette matinée n'était-elle pas magnifique ? Ce n'était pas un jour d'échec. Sans s'en rendre compte il accélérait, faisait de moins en moins attention aux gens qui regardaient la vieille voiture rouler à tombeau ouvert avec cette musique si étrange. « Ils me regardent, eux aussi doivent être au courant, tout se sait dans ces petits patelins. » A mesure que la distance qui le séparait de Vic s'amenuisait, cette tentative commençait à lui paraître ridicule. S'il n'avait pas su la convaincre la semaine dernière, pourquoi y arriverait-il aujourd'hui ? Et puis maintenant elle devait lui en vouloir, il ne pourrait même pas l'approcher. A coup sûr, les quatre connards seraient là, l'empêcheraient d'entrer. Il sourit à cette perspective : il avait cette fois-ci les arguments pour les arrêter. Et puis sa mère ne serait pas là ce matin pour condamner silencieusement ce nouvel échec. Les choses auraient-elles été différentes si son père était resté vivre dans le coin au lieu de se tirer après le divorce ? Lui aurait-il dit un soir sur la terrasse: « Ecoute, fils, laisse tomber cette nana, elle n'en vaut pas le coup, tu mérites bien mieux ». Il n'attendait que cela, ces instants hors du temps. Il avait d'ailleurs mis un bon moment avant de comprendre que jamais il ne partagerait avec son père ce genre de tête-à-tête privilégié et indéfinissable, où les relations père-fils s'estompent pour laisser place à une simple et authentique camaraderie autour d'une bière. Au lieu de ça , il s'était barré comme un lâche avec une autre gonzesse. Pareil pour son grand frère, il ne le voyait plus. Dans le fond, ils ne s'étaient jamais vraiment compris tous les deux, ils se regardaient comme se regardent deux extraterrestres. Probablement s'aimaient-ils, mais l'amour parfois n'est pas suffisant. Sans doute en avait-il marre de couvrir son jeune frère sans cesse. Il en avait fait, des efforts, on ne pouvait pas le lui reprocher, mais au bout d'un moment lui aussi était parti. Tous partaient, restait lui. Plongé dans ses pensées, il brûla un feu rouge, provoquant une symphonie de klaxons. « Allez vous faire foutre », pensa t-il en accélérant encore, comme s'il avait la mort aux trousses. Apparemment, l'univers semblait converger vers le lieu de travail de Vicky. « Et merde, après tout, qui ne tente rien n'a rien. » Justement, le bâtiment blanc commençait à se profiler au loin. Il était temps, car le jeune homme en avait assez de cette attente fébrile. L'air était froid, acide et coupant, mais le soleil brillait sans un nuage, comme pour l'observer. Même la nature avait préparé le terrain. Puisque cette vie n'est qu'un théâtre, il fallait entrer en scène, les éclairages étaient prêts, la température était bonne, il n'y avait plus qu'à chauffer la salle. C'était une tragédie qui s'apprêtait à être jouée, la tragédie d'un de ses nombreux échecs. Mais contrairement aux textes shakespeariens, rien n'était encore écrit, il avait en son pouvoir de faire dérailler la machine infernale et d'apposer le sceau de son existence en dépit du mépris dont il avait été victime. Il se gara silencieusement et éteignit la voiture. Le crissement de la courroie d'accessoire et le piano de Glenn se turent, laissant place à un étrange silence troué de temps en temps par quelques cris enfantins. Le rideau se levait, il fallait entrer en scène, faire ça de manière précise et consciente. Rester toujours conscient de ce que l'on faisait, garder le contrôle de la situation même quand le monde entier semble se tourner contre vous avec un rire moqueur. Il sentait battre son cœur, une lancinante pulsation qui restait calme malgré l'angoisse qui commençait à l'étreindre. Sans un mot, il sortit de la voiture, ouvrit le coffre pour récupérer discrètement ses affaires et se dirigea vers le bâtiment. Il devait être dans les neuf heures et demie.
Adam Lanza ouvrit la porte de l'école élémentaire Sandy Hook et balança ses premières répliques.