Le ronronnement
Je suis entouré de livres, de papier vierge, de cahiers divers qui pourraient êre noircis très vite, et pourtant je n'écris pas. Je suis tétanisé par l'idée de couvrir ces pages de mes conneries narcissiques. Une vraie phrase doit être pesée, contenir son poids d'idée, son volume et sa longueur. La balance des mots. Je me terre derrière une montagne de virtualités sans avoir le courage de lancer la machine. Elle toussotera, elle crachotera sans doute quelques rots de démarrage, comme un moteur rouillé qu'on ne fait pas tourner assez, mais pourtant quelque chose me dit qu'il y a une tendance au ronronnement. Bien huilé, une mécanique utilisée quotidiennement doit tourner toute seule, ne pas faire de bruit, ni fuir. Comme les durits qui craquellent quand rien ne circule à l'intérieur, un style doit être utilisé chaque jour, lubrifié à l'encre et au café chaud. A froid, à chaud, il doit travailler et fournir non le rendement maximum sur une courte distance, comme le font les Formule 1 que tout le monde admire sans jamais les regarder, mais plutôt à l'image de ces vieux tacots increvables tant ils ont été bien conçus à la base. Les 4L, dont se servent encore les montagnards, ou mon vieux Djebel qui démarrait encore au kick.
Vous avez compris l'idée. Reste que cela demande un double courage. D'une part il faut lutter contre l'extérieur : le travail, les loisirs, les amis, les sirènes de la paresse qui vous invitent à vous vautrer dans la facilité comme les marins transformés en porcs. Mais aussi, et surtout, contre tous les démons intérieurs qui viennent siffler à mes oreilles. Tout cela ne sert à rien, personne ne lira, et les rares qui le feront par amitié ou par obligation te diront de toute façon que c'est « sympa », selon la tiédologie en vigueur. C'est terrible, autant ne rien dire dans ces moments-là. L'écrivain, ou tel que je le conçois même si j'ai quelque honte à employer ce mot si lourd pour moi, un peu comme le soldat de première catégorie revêtant la veste d'un général, par défi un soir d'ambition, est un perpétuel Sisyphe. Sans cesse le rocher de ses peurs intérieures doit être à la fois soutenu et poussé toujours plus haut, et sans cesse le voit-il chaque matin dégringoler vers la mer noire de la page blanche. On me dit d'être léger, de ne pas écrire pour prouver, qu'il faut simplement se laisser aller, que c'est facile. Sans doute est-ce une mauvaise excuse, mais cela demande un effort harassant. Pourtant la nécessité est là, elle se manifeste de tous les côtés. Par des rêves, par des réactions de fuite injustifiée et symbolique (reprendre le jogging, quelle vaste blague), par des plaintes et des transferts. Comme les bateaux qui prennent l'eau par tous les côtés, et sur lesquels de mauvais marins clouent des planches de fortune
Maintenant il faut tenir, marcher sur l'unique fil au-dessus de l’abîme.