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20 décembre 2012

Billets, s'il vous plaît

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« Mesdames et messieurs bonjour, contrôle des titres de transport s'il vous plaît »

Allez, juste un aller-retour à faire aujourd'hui, j'aurai fini cette semaine pourrie. Ca va être énorme ce soir, l'anniversaire à Ben. J'espère qu'ils seront tous là, qu'on rigolera, qu'on boira, qu'il y aura des filles cette fois-ci, la dernière fois c'était merdique à cause de ça. Pour une, on était six dessus, ça craint. « Merci Monsieur, une pièce d'identité, s'il vous plaît...Merci beaucoup ». Pas beaucoup de monde ce matin, d'habitude avec les vacances qui approchent les gens ils partent. Tant mieux. « Votre titre de transport ? Oui, merci madame, bonne journée ». C'est bien qu'on puisse partir avec l'équipe pour le Nouvel-an, ça va être terrible, Barcelone pour nous tous seuls, là-bas il y en aura des gonzesses. Ca me fera oublier la dernière fois, avec l'autre et ses trucs chiants. Ce qu'il faut pas faire pour avoir la paix deux minutes. « Merci Monsieur, bonne journée. Oui, les toilettes c'est au wagon 11. Je vous en prie Monsieur. » Sûr que c'est pas Tony qui me fera visiter une cathédrale de merde même pas finie, en plus. C'est plutôt les bars, que je finirai pas de me faire, si je trouve pas une fille entre-temps. Les petits français, ça doit bien marcher, et le côté jeune beau gosse branché, ça ira à tous les coups. « Oui madame, vous pouvez brancher votre ordinateur, les prises sont là, prévues à cet effet ». Ben oui sale conne, réfléchis un peu. Maman était déçue quand je lui ai annoncé que je ne serai pas là. Tant pis, faut que je pense un peu à moi aussi, j'y suis bien allé il y a deux semaines, je passe mes journées dans le TGV, il faut bien que je décompresse. J'ai changé il paraît, depuis deux ans environ, je vois pas trop pourquoi elle dit ça. Ca lui va pas bien, de vieillir. Heureusement, je me sens bien maintenant, j'ai mon Iphone, la caisse qui va bien, les potes autour, les fiestas, les filles, mon équipe, quoi de plus ? Au moins je suis libre. « Pardon ? Oui monsieur, c'est bien par là ». Quoi ? Ah ouais, en effet, il a raison, j'avais pas vu la belle blonde assise là, tranquille avec son portable. Bien vu Antho, bravo. Je vais tenter. « Bonjour demoiselle, vos billets s'il vous plaît ? » Quelle paire ! « Et où allez-vous, comme ça ? Oui, évidemment, à Marseille, c'est écrit là » T'as pas compris que je veux te parler ou quoi ? « Ah en plus d'être jolie vous êtes jeune, je peux voir votre carte douze-vingt-cinq, euh, Aline ? » Bon, elle mord pas, et je sais plus quoi dire. Encore une coincée. « Merci mademoiselle, bonne journée...et n'hésitez pas à m'appeler pour le bon déroulement de votre séjour. Moi c'est Jérôme... ». On sait jamais, le sourire, les formules qui claquent et l'uniforme elles aiment ça. Encore une coincée, je les attire ou quoi ? Je comprends pas ces dindes qui décident de ne pas profiter de la vie. Carpe diem, quoi, elle l'aura pas éternellement son petit cul, et je l'entretiendrais bien volontiers. Et l'autre qui se fout de moi, encore un râteau. « Bonjour, vos billets je vous prie. Merci ». Ca m'énerve, ce genre de réaction, elle ne se doute même pas de ce que je pourrais lui donner et elle veut rien savoir. Les filles sont connes maintenant, incapables de voir l'essentiel. On est dans un monde qui bouge, et il faut bouger avec sinon on est mort. Les morts ils bougent pas comme dit le coach. Moi oui alors que elle elle reste dans son fauteuil à écouter sa musique en regardant la fenêtre comme une vache. « Oui, vos billets, merci Monsieur ». Je suis sûr qu'il a tout compris lui aussi, avec son sourire, je devrais lui mettre ma main sur la gueule. Il me tarde de retrouver la caisse ce soir, de me changer et d'aller à cette soirée. On s'en mettra une belle, s'il faut, avec les autres. Je sais même pas ce qui est prévu, au fait, faudra que j'appelle Ben tout à l'heure. Y a pas à dire, les potes y a que ça de vrai, y a rien d'autre sur qui compter. Maman elle perd la boule, Franck je le vois plus, depuis qu'il a eu sa gosse, les filles ça va ça vient, mais hors de question de compter sur elles. Il ne faut pas vivre seul, surtout, et ma bande je l'ai trouvée. « Pardon ? Oui, bien sûr mais le billet de votre chat madame. » Heureusement, on va pas le transporter gratos son chaton, non plus. « Ah, mais tous les animaux doivent avoir un titre de transport. Cela vous coûtera 92 euros madame. » Ces gens qui se croient plus malins que les autres, ça m'énerve. « Oui, je comprends votre colère madame, mais la règle est la même pour tout le monde. Tenez, présentez-vous en gare avec votre avis de contravention, vous pouvez également régler sur Internet par carte bancaire. » Ca m'étonnerait que tu saches ce qu'est un ordinateur, toi. « Bonne journée quand même madame. » J'aime bien faire ça, être gentil avec les gens que je viens d'aligner. Ils se gênent pas pour le faire, les flics. Au moindre petit truc ils te défoncent et ils te souhaitent bonne journée. L'autre jour pour un portable ils m'ont aligné. J'allais au foot, je prévenais juste que j'étais en retard, bim. Il voulait faire son quota le mec, y a rien d'autre. J'ai bien essayé de lui dire que j'avais passé le concours de la gendarmerie, ça a pas marché.

Enfin ça y est, j'ai presque fini ce wagon, c'était le dernier. La routine, maintenant, un café à droite à gauche, me balader pour vérifier que tout va bien, faire genre, et on arrivera à Marseille. Elle a pas bougé la gonzesse au portable. Ba, tant pis pour elle, elle sait pas ce qu'elle perd. Une de perdue, dix de retrouvées. J'en suis à bien plus que ça, depuis que l'autre elle est partie. Je me demande parfois ce qu'elle devient. Sûrement toujours dans sa boutique pourrie à Carrefour. C'est ce que je lui ai dit quand elle est partie. « T'arriveras à rien, de toute façon, tu vas moisir dans ta vie de merde ». J'ai bien fait de lui dire ça, elle avait besoin d'un mec qui en ait et qui lui dise ses quatre vérités. C'est bizarre, ça a même pas eu l'air de la clasher, elle a pris silencieusement ses affaires et elle est partie. Je me demande qui me l'a piquée, elle le cache bien, même en espionnant je n'ai vu personne. Il a pas eu le courage de se montrer, peur que je défonce celui qui m'a pris ma gonzesse. Au moins comme ça j'ai retrouvé mes potes et je peux passer le temps que je veux au club ou à bricoler la bagnole. A tous les coups elle fait toujours les mêmes trucs, ses livres à la con, ses copines coincées du cul... Elle aurait été avantagée avec moi, avec nos deux salaires on aurait pu s'installer dans une maison à nous, en ville avec un garage et même une grande étagère pour ses livres. On aurait eu la belle vie, si on arrivait à bien calculer. Mais bon, tant pis pour elle, et merci de t'être barrée, après tout, j'en ai eu plein d'autres, des nanas, des meilleurs coups qu'elle, et qui m'empêchent pas de m'éclater avec mes potes.

« Merci de votre attention, Messieurs dames, nous vous souhaitons une bonne journée. »

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19 décembre 2012

Notre dame des fleurs

fleuriste_gdElle est bien loin, cette affaire que je rêvais d'ouvrir seule. Sur une place de village inondée de soleil, au gargouillis incessant de la fontaine ponctué par les visites des livreurs, facteurs, habitués... La vie aurait été belle, entourée de fleurs et d'amis, pas loin de ma petite maison avec jardinet. Ce n'était pas trop demander pourtant. Loin de cette galerie horrible, avec ces gens horribles, ces odeurs horribles. Je les déteste, je crois, la boule au ventre que je traîne depuis quelques mois vient peut-être de là. Je n'étais pas faite pour cette vie, pas dans ces conditions-là. Ici, je survis, avec cette patronne qui n'arrête pas de m'aboyer dessus pour vendre, encore, toujours plus de « came », comme elle dit avec son accent et sa permanente vulgaires. Elle ne distinguerait même pas un lys d'une tulipe, j'en suis certaine. Faudra que j'essaye, un de ces jours, tiens.

Qu'est-ce qui a déconné ? A quel moment ma vie a commencé à devenir une série de concessions, d'attentes pour plus tard, de petits arrangements avec moi-même ? Serait-ce Jérôme, qui souhaitait que je travaille rapidement pour qu'on s'installe ? Ma mère qui souhaitait vite me voir indépendante ? Moi qui souhaitais voler de mes propres ailes ? Un peu tout ça, certainement, ça ne sert à rien de rejeter sur les autres ce dont je suis responsable. En attendant, je suis mal payé à faire de mauvaises compositions à des gens pressés qui offrent des fleurs pour se faire pardonner. Ils n'écoutent même pas les conseils que je leur donne pour les faire durer, la seule chose importante étant de se montrer un bouquet à la main pour mieux tirer leur coup après. « Choisissez-les, ce n'est pas ça l'important », m'a même dit ce client pressé tout à l'heure. Est-ce pour cela que j'ai quitté l'école pour faire un apprentissage ? J'aurais aimé être une Vestale et me voilà Flora, qui permets les fragiles réconciliations. Peu de choses je souhaitais, pourtant, pouvoir m'épanouir au milieu de ces vies végétales, les accompagner dans l'éclosion de leur beauté, les nourrir, leur permettre de rayonner, apporter de la joie. Mon sourire aurait éclairé ces plantes si fragiles, et au lieu de ça mon sourire n'est qu'une façade commerciale.

Bien sûr que Clémence a raison, cette situation je l'ai choisie, et rien ne m'empêche de choisir le changement. J'ai bien su annoncer à Jérôme il y a deux ans -- déjà -- que je partais, ce n'est pas le fait de démissionner qui me fait peur. C'est ce qui arrivera après, une fois que tout sera terminé. Il me faudra recommencer, trouver les fonds, les locaux, une banque assez solide pour financer tout ça, des fournisseurs, du matériel, une camionnette... Les inévitables petits travaux, les nuits blanches à monter les stands, la paperasse... puis les impôts qui viendront m'étrangler, la comptabilité quotidienne, les pertes, les week-ends sacrifiés, les vols... Je le sais, tout ça, je l'ai vu à l'école, mais seule ça me fait peur, je ne m'en sens pas capable. Pas encore, du moins, cela viendra peut-être comme on dit, ou ça ne viendra pas, et je deviendrai comme ces caissières aigries de ne pas avoir vécu ce qu'elles avaient à vivre, restées stériles malgré leurs régulières portées de mômes aussi égoïstes qu'elles. Je serai une madame Bovary : à vivre dans mes livres je n'aurai pas vécu. Mélanie Bovary, qui se suicide à petit feu à force de subir cette musique assommante censée entraîner les gens mais qui ne fait que les endormir, les faisant rentrer dans le rang, dans le rythme. La bêtise aussi me tuera, ces gueguerres de pouvoir, de domination, de combats de dents blanches. Albert a raison. Les hommes ne montrent pas leur sourire, ils montrent leur dents, ils mordent virtuellement, rêvant de trancher la jugulaire de leur proie avant de piétiner leur cadavre ou de violer dans une mare de sang la victime étendue, soumise. Ils tirent leur crampe et m'abandonnent, éventrée, blessée à vif, ouverte et recroquevillée à la fois. Faut-il se battre, faut-il malgré tout trouver un compromis ?

Je ne sais. Pour le moment qui dure je me contente de choses simples, très simples. Mes lectures, qui à chaque fois me lavent de la souillure humaine, les fleurs qu'on me confie auxquelles j'essaie de donner les conditions de vie les plus satisfaisantes possible, les cafés avec Clémence dès qu'elle a une heure de pause commune avec moi, les visites des amis, des parents le week-end... Je les sens tristes. Ils n'osent pas encore me poser la question, mais ils souffrent de ma solitude. Bien entendu, leur gêne réside dans une sensation d'échec. Faire de moi une fille aussi marginale ! c'est leur fierté qui s'exprime et pas l'empathie. Je ne suis pas malheureuse, non, mais je ne suis pas heureuse non plus. Je regarde passer ma vie au lieu de la vivre, comme ces fleurs coupées qui assistent aux embrassades maladroites. Je fane, je me flétris, et je mourrai.

18 décembre 2012

Complainte du bibliothécaire

fond1Je suis de ceux dont on oublie rapidement le visage, retranché que je suis à la fois derrière cet austère bureau métallique sans goût et l'ordinateur qui me donne une contenance. Pourtant, du haut de mon modeste siège réglementaire, j'ai derrière moi des siècles de littérature, devant moi quelques minces décennies me séparant de l'oubli. Je les connais, ces livres. Chaque jour je les trie, les numérote, les classe. Respectueusement posés dans leur chariot, ils rejoignent quotidiennement leur place après que j'ai validé leur retour. Ces ouvrages partagent durant quelques semaines votre quotidien. Sachant qu'ils sont anonymes vous les investissez, les considérant comme vôtre. Ils partagent vos trajets en train, votre bain, parfois votre lit. Dieu et moi savons qu'ils ont été témoins de vos ébats et de vos cris de jouissance. Vous les cornez, les tâchez de café, y oubliez une liste de courses, un ticket de métro, une ordonnance qui servent de marque-page passager. Et moi à leur retour je ressuscite leur virginité. Et mes livres sont de nouveau disponibles pour investir une nouvelle pièce de vie. Certains d'entre eux, hélas, sont là depuis longtemps, trop longtemps. Ils flétrissent et se morfondent en attendant que vous leur donniez sens. Là ils ne sont rien, ou si peu, de plus qu'un savant ordonnancement de taches d'encre sur des épaisseurs de papier. Ceux-là me font mal mais je me force à ne pas les oublier. Je les mets en avant sur le présentoir, comme un proxénète répartit ses filles sur les trottoirs fréquentés.

D'autres ont à peine le temps d'être reposés qu'ils repartent déjà vers un autre Ce sont souvent les mêmes, les meilleurs rarement. Ils permettent d'assez bien jauger la qualité de mes lecteurs, lesquels recherchent davantage une fleur de lotus « qui fait perdre la mémoire » qu'une faille dans le granit de leurs certitudes. Du rôle de proxénète me voici investi dans celui de Lotophage fournissant la fleur qui fait perdre la mémoire en les projetant dans la vie facile d'un autre. Cela me chagrine, qui crois à une littérature fondamentalement déracinante. On se conforte dans un livre, on oublie, on est bercé. Mais on ne pense pas. Surtout ne pas penser.

Là, réfugié dans mon temple au milieu d'une troupe de profanes vulgaires qui fonctionnent, je suis le dernier à vouer ma vie à la littérature. Celle dont la plume éventre, émeut, remet en question notre existence. Ma vie passe doucement, elle est ponctuée d'événements tantôt tristes comme cette lectrice récemment décédée qui nous a légué toute sa bibliothèque ou cet adolescent ancien gosse passant ses après-midis à lire, qui ne me regarde plus désormais, l'oeil torve rivé à l'écran de l'ordinateur mis à la disposition des inscrits pour gonfler le nombre d'adhérents ; parfois agréables comme l'ondoyante chevelure de Mélanie qui vient régulièrement chercher de nouvelles lectures. Son sourire éclaire mes journées mais je la sens malheureuse dans le fond. Il n'y a que les gens pessimistes qui aiment profondément la littérature, et elle l'aime, vraiment, sans condition. Ses points de vue sont toujours pertinents, sans un mot de trop. J'aimerais la revoir, je dois lui dire. Lui dire silencieusement à quel point je la trouve belle. Mais je n'ose pas, pour le moment, je reste à ses yeux l'anonyme fonctionnaire qui range les livres, nous n'appartenons pas au même monde. Elle est de celui qui vit, qui grouille, branloire pérenne insaisissable, tandis que je suis le gardien d'une mémoire morte, le médecin des voix graves qui se sont tues. Bientôt je partirai, très vite. Vingt-cinq ans, trente ans, le temps d'un éclair, celui de laisser derrière moi quelques heures de joie et peut-être une belle famille. Peut-être Mélanie deviendra celle qui m'accompagnera, qui sait ? Mais cette mémoire que j'entretiens quotidiennement ne s'éteindra jamais. Fluctuant, éternellement muet mais hurlant sa colère, teintée de cette écoeurante odeur de mauvaise moquette, mon silencieux royaume trouvera peut-être un nouveau dépositaire digne de confiance qui saura le faire vivre avec le même amour.

17 décembre 2012

Les aires d'autoroute

et tous ces endroits de passage. Quais de métro, aires d'autoroute, places de train, sièges de taxi, d'avion et autres. Autant d'endroits qui sont à la fois vacants et pleins, lisses et poreux à la fois. On les découvre vierges et porteurs de l'odeur, de la présence discrète de ceux qui les ont déjà occupés, et on les investit le temps d'un voyage, d'un café, d'une discussion tantôt plein de méfiance superficielle, tantôt anonyme et profonde, justement profonde grâce à l'anonymat qu'elle garantit. On dit facilement tout à un interlocuteur qu'on ne reverra jamais, dont le regard et le jugement n'ont pas de mémoire. Tout est là dans ces endroits pour garantir le confort de tout le monde, chacun modèle son espace de manière à l'adapter à ses propres habitudes. Le mauvais bouquin calé contre le porte-gobelet, l'ordinateur sur le socle avec le film qui ronronne, le roulage en boule pour s'endormir confortablement, confiant ses pensées au paysage qui défile tout en s'offrant en spectacle au quidam qui regarde passer les trains, spectacteur de la banalité. Abandon moite, tiède attachement. 
Justement, regardons-nous. Toutes nos façades civilisées se délitent au fur et à mesure que l'impersonnel nous envahit. Les cravates se desserrent, nos chaussures sont discrètement déchaussées, les coups d'oeil  baladeurs sur la poitrine de la voisine sont moins timides... notre nature animale reprend doucement le dessus au fur et à mesure que le voyage se déploie. Le sommeil, parfois, nous gagne, et nous offrons dans tout son abandon notre corps désarmé au regard d'autrui. C'est terrifiant.

Tandis qu'à l'arrivée, le ressort se bande à nouveau. Nous nous apprêtons à être réinséré dans le circuit de nos vies parallèles. Un tel va prendre la ligne 14 pour rejoindre Bastille, l'amoureux de la jolie brune sera là pour accueillir sa belle sur le quai, la vieille dame de devant appelle son mari pour savoir "si le taxi est bien à l'heure"... Et moi, comme les autres, redeviens humain, civilisé. Je reprends mes affaires, remets mes chaussures, cesse de parler, guette le quai par lequel on va descendre pour aller plus vite, fulminant contre la sale vieille de devant qui n'en finit pas de réunir tous ses sacs. Heureusement que Facebook me console de tout cet anonymat. Mon errance va redevenir polarisée puisque je sais maintenant où aller et vers quel but porteront mes pas. Les personnes qui m'entendront seront à nouveau identifiées, me permettant de bien vite oublier ces inconnus auprès desquels j'ai pu me laisser aller à une confidence malheureuse. Fort heureusement, ils ne pourront pas me nuire, le cas échéant je nierai de leur avoir parlé. Communiquer, oui, mais pas avec n'importe qui.

13 décembre 2012

Bol d'air

IMAG0604Nous passons notre vie de boite en boite. Du cocon intra-utérin au berceau, du berceau à la salle de classe en passant par le parc, de la salle de cours aux bancs de l'université jusqu'au monde du travail dans telle ou telle boite. Boite de jour, boite de nuit, boite à gants, boîte de conserve... En fait, et cela n'est probablement qu'une obsession personnelle, nous cherchons toute notre vie un endroit où se blottir. Nostalgie du ventre maternel ? Désir de tombe ? Réminiscence de nos instincts guerriers et protecteurs ? Sans doute un peu tout à la fois. Mais on retombe, je crois, dans ce paradigme de stabilité, qui nous pousse aussi à regarder d'un oeil mi-accusateur, mi-envieux; et sans doute accusateur car envieux ceux qui ont eu le courage d'éclater leur boite, pour de bonnes ou de mauvaises raisons. On connaît tous une ou plusieurs personnes qui ont un jour tout fait péter et se sont barré, simplement. Faire le tour du monde, avec le strict minimum. Une carte bleue aléatoire, quelques numéros sûrs, et voilà. L'idée me traverse de temps en temps, bien que je me sente dénué de cet extrême courage (ou de cette lâcheté extrême, c'est selon).

Mais de fil en aiguille, je me suis complètement égaré dans ce que je voulais raconter. Un soir de la semaine passée, je me suis assis à mon bureau pour m'apercevoir qu'il était, lui aussi, devenu une boite de travail, une extension sur mesure de mon corps assis et rien d'autre, et qu'avec tout le bordel qu'il y avait autour, j'étouffais. Trop d'affaires, de papier, de livres, de sacs, de dossiers, de tiroirs... Hormis les quelques centimètres carrés pour écrire, je ne pouvais pas bouger, ou j'avais l'impression d'être coincé à mon bureau comme le personnage de 2001 Odyssée de l'Espace qui se cale pour discuter avec son ordinateur. Les livres, en particulier, m'agaçaient. Ils m'empêchaient de lire, écrasé que j'étais par le poids superflu qui pesait sur mes frêles épaules. Je jetai un coup d'oeil sur ces bouquins que je ne lirais probablement plus jamais, ou à de rares occasions, et qui m'empêchaient de trouver ma place parmi eux, tel le poids d'une ascendance trop prestigieuse empêche le petit dernier de faire ses premiers pas dans la vie. Sous le regard médusé de ma compagne, qui me conseilla avec le bon sens de la ménagère de régler l'intérieur avant de toucher l'extérieur, j'ai pris deux gros sacs et exit, mes précieux livres. J'ai décidé de ne garder que le minimum vital, les livres dont j'avais besoin pour vivre. Les autres sont là, ils dorment désormais dans ces sacs, je connais leur présence, leur poids, leur volume, je sais ce qu'il y a ce qu'il manque, j'irai piocher éventuellement les choses dont j'ai besoin. Restent les livres blancs, dont j'ai besoin pour le boulot, le bac, ces trucs là. L'utilitaire: Candide, Don Juan et tous ces trucs qui ressortent, bien au chaud, chaque année au bac. Et surtout les livres d'une vie. Ca en fait, tout de même, quelques-uns. Borges, Cervantes, Nabokov, Montaigne, Shakespeare, Bernanos, Gide, Flaubert, Stendhal, Proust, Homère, Virgile, Gracq... Des happy fews dont je sais qu'ouvrir n'importe quelle page me donnera une désespérante leçon. Mais ce seront des cours déculpabilisants qui parleront à mon âme d'écrivaillon amateur, et pas des sentences lourdes de ceux qui ne se sont pas trompés. 
Je ne sais pas, depuis, si j'ai eu tort ou raison, mon bureau est un peu plus vide, je peux y travailler plus librement. Sans doute avais-je besoin de cet écrémage pour devenir, pour continuer une sorte de maturation lente et bouillonnante à la fois. Le chemin et encore très long, mais j'ai envie de m'en fixer des points, doucement, petit à petit. Jules deviendra-t-il écrivain ?

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30 novembre 2012

Le ronronnement

Je suis entouré de livres, de papier vierge, de cahiers divers qui pourraient êre noircis très vite, et pourtant je n'écris pas. Je suis tétanisé par l'idée de couvrir ces pages de mes conneries narcissiques. Une vraie phrase doit être pesée, contenir son poids d'idée, son volume et sa longueur. La balance des mots. Je me terre derrière une montagne de virtualités sans avoir le courage de lancer la machine. Elle toussotera, elle crachotera sans doute quelques rots de démarrage, comme un moteur rouillé qu'on ne fait pas tourner assez, mais pourtant quelque chose me dit qu'il y a une tendance au ronronnement. Bien huilé, une mécanique utilisée quotidiennement doit tourner toute seule, ne pas faire de bruit, ni fuir. Comme les durits qui craquellent quand rien ne circule à l'intérieur, un style doit être utilisé chaque jour, lubrifié à l'encre et au café chaud. A froid, à chaud, il doit travailler et fournir non le rendement maximum sur une courte distance, comme le font les Formule 1 que tout le monde admire sans jamais les regarder, mais plutôt à l'image de ces vieux tacots increvables tant ils ont été bien conçus à la base. Les 4L, dont se servent encore les montagnards, ou mon vieux Djebel qui démarrait encore au kick.
Vous avez compris l'idée. Reste que cela demande un double courage. D'une part il faut lutter contre l'extérieur : le travail, les loisirs, les amis, les sirènes de la paresse qui vous invitent à vous vautrer dans la facilité comme les marins transformés en porcs. Mais aussi, et surtout, contre tous les démons intérieurs qui viennent siffler à mes oreilles. Tout cela ne sert à rien, personne ne lira, et les rares qui le feront par amitié ou par obligation te diront de toute façon que c'est « sympa », selon la tiédologie en vigueur. C'est terrible, autant ne rien dire dans ces moments-là. L'écrivain, ou tel que je le conçois même si j'ai quelque honte à employer ce mot si lourd pour moi, un peu comme le soldat de première catégorie revêtant la veste d'un général, par défi un soir d'ambition, est un perpétuel Sisyphe. Sans cesse le rocher de ses peurs intérieures doit être à la fois soutenu et poussé toujours plus haut, et sans cesse le voit-il chaque matin dégringoler vers la mer noire de la page blanche. On me dit d'être léger, de ne pas écrire pour prouver, qu'il faut simplement se laisser aller, que c'est facile. Sans doute est-ce une mauvaise excuse, mais cela demande un effort harassant. Pourtant la nécessité est là, elle se manifeste de tous les côtés. Par des rêves, par des réactions de fuite injustifiée et symbolique (reprendre le jogging, quelle vaste blague), par des plaintes et des transferts. Comme les bateaux qui prennent l'eau par tous les côtés, et sur lesquels de mauvais marins clouent des planches de fortune
Maintenant il faut tenir, marcher sur l'unique fil au-dessus de l’abîme.  

17 novembre 2012

Un petit mot en passant

Chose qui dit bien ce qu’elle veut dire : j’avais, depuis le temps, oublié le mot de passe de mon accès à Canalblog. C’est dire que j’avais perdu de vue la tenue de cet endroit, parti que j’étais vers des montagnes plus vertes.
J’y pensais, quelquefois. Fallait-il le clôre définitivement ? Ou le laisser en jachère dans l’espoir improbable qu’il repartirait ? En faire une refonte totale ? Je ne savais pas trop. Le fermer revenait à effacer tout ce que j’y avais écrit, depuis quelques années maintenant. Depuis 2007 ou 2008, je crois, ça commence à remonter, et certains de ces posts ne sont pas mal du tout, je trouve, ils m’ont bien aidé, accompagné, ils ont été une part de mesure de ce qu’a été ma vie à un moment donné. Les effacer d’un clic aurait été renier tout ça, et je n’aime pas renier. Au contraire, j’ai tendance à garder les choses dans un coin, comme des talismans qui rappellent les passages empruntés, fussent-ils de mauvais souvenirs. Quand à tout répertorier, je n’en ai pas eu le courage : long, fastidieux, avec plein de risques de pertes… Après tout, j’ai décidé de laisser courir. Avec un peu de chance, je m’y remettrai. S'il repart ce sera un blog d'écriture, un carnet de route sur un sujet du quotidien.
Et voilà, j’y reviens, un peu par hasard. Tellement de choses depuis le dernier message du mois de mars ! Je ne saurais par où commencer. Autant prendre le train en route. Je ne suis quasiment plus sur ce blog, mais beaucoup plus sur l’autre, où j’écris davantage, de manière régulière. J’ai même commencé à participer sur un magazine Web. Je n’ai jamais, finalement, lâché l’écriture, et signe d’une bonne santé morale et intellectuelle, je m’aperçois que je reviens finalement vers ce que furent mes hobbies d’antan : l’écriture, de plus en plus ces derniers temps ; la course, (qui devait devenir mais qui ne le devient pas du tout tant l’écriture va en dérivant) l’objet de ce billet ; la musique, avec le début de la clarinette, ce dont je parlais dans un billet antérieur, et le piano que je n’ai jamais abandonné ; la lecture, un peu centrée en ce moment et encore pour quelques mois par des préoccupations professionnelles… Le temps pour moi est difficile à trouver, là-même j’écris entre deux cours dans une salle des profs, mais je suis content de le faire.
Je ne ferai pas une énième promesse que je ne tiendrai pas au sujet de la régularité d’écriture, je n’en sais rien après tout et certaines promesses de convenances sont faites pour être rompues. Mais il faut savoir renouer par moments avec ce qui a été un joli marque-pages. Donc ce qui n’appartiendra pas à l’agora ira échouer ici, comme un carnet de notes sans réelle importance sur le monde tel que je le ressens.
Et c’est joli de revenir.

Ps : elle est horrible, cette couleur fadasse, il va falloir faire une mise à jour qui ressemble à quelque chose, et vite !

 

23 mars 2012

Changement de cap

A quoi bon ?
Je me souviens quand j'ai ouvert ce blog, c'était il y a quelques années, alors jeune agrégatif je souhaitais faire partager mes périgrinations de celui qui passait au stade d'étudiant à celui de jeune actif, comme on dit. A la fois agacé par un monde universitaire qui m'attirait de moins en moins, et encore trop empli de clichés sur le monde de l'enseignement que je n'avais, à vrai dire, jamais vraiment fréquenté, j'étais alors en construction, et au fur et à mesure de la courbe que suivait mon parcours, ce blog a lui aussi évolué. De déversoir d'impressions diverses au sujet de la vie de jeune prof, jusqu'à un blog littéraire sans l'être vraiment, jusqu'au moyen de faire partager des doutes, des espoirs, pas mal de colères et même quelques joies, je m'aperçois à quel point ce blog manque maintenant de tenue, de ligne directrice, d'unité. Ce n'est pas plus mal, direz-vous. Sa diversité est mimétique du parcours de son auteur. Mais je ne peux m'empêcher de ressentir une gêne en pensant à ce carnet de route virtuel qui, même s'il est devenu "une véritable mine", pour citer une personne qui l'évoquait,
A tel point que s'est posée maintenant la question de son sort. Est-il intéressant de maintenir un espace qui est devenu comme une gêne pour moi, qui ne le fréquente que trop rarement, qui ne le partage qu'avec une poignée d'habitués qui m'a fait l'honneur et le plaisir de le commenter, de le lire... D'un côté, ce blog a été salvateur parce qu'il me permet, m'a permis, de maintenir un lien avec l'écriture, seule activité manuelle dans laquelle je pense avoir quelque qualité. Mais plus ça allait, plus j'avais envie d'un autre projet concernant l'écriture. j'avais envie de la partager, d'écrire à quatre mains, de même que j'aimerais de plus en plus jouer à quatre mains.

C'est désormais chose faite, depuis un peu plus d'un mois. Avec un ami nous avons ouvert un nouveau blog, fin février, qui m'apporte tout ce qui me manquait dans l'écriture d'un blog. Une ligne directrice, la convivialité, une thématique, plus de possibilités techniques, de l'échange.
Qu'adviendra-t-il d'arnheim ? Cet espace virtuel deviendra-t-il, à l'instar de son illustre homonyme, une île perdue ou au contraire prendra t-il plus d'autonomie, mon désir d'écrire autrement étant assouvi ?
Nous verrons bien. En attendant je vous invite à lire, et à participer à l'élaboration de notre nouveau bébé:

Les inactuelles

21 février 2012

Vider la corbeille ?

Sans entrer dans les poncifs sur les vilaines ondes ou la société de consommation, il faut avouer que ces nouveaux téléphones, c'est le bien. Je me rappelle de mon premier téléphone, c'était un Sony Ericsson, avec une petite antenne, un écran LCD ridicule et la molette sur le côté pour faire défiler les différents curseurs. Je ne l'ai pas retrouvé sur le net, mais il ressemblait approximativement à ça:

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J'ai dû le garder trois ou quatre ans avant de le casser accidentellement, une durée de vie que nos téléphones n'atteignent quasiment plus, désormais.
Maintenant, j'ai toujours un Sony Ericsson, une machine de guerre que j'ai mis plusieurs mois à apprivoiser. Et il faut avouer, c'est magique: il me sert de boite mail, d'appareil photo, de clé USB et accessoirement de téléphone. En clair, c'est un ordinateur, qui a remplacé le carnet moleskine des anciens temps. Pourquoi sortir mon appareil photo ? Mon portable fait des clichés/films de meilleure qualité. Et au lieu de noter des souvenirs, je photographie et je retiens, j'envoie parfois un MMS au lieu d'une carte postale. Un truc marrant ? Emouvant ? Un renseignement ? Le portrait d'un/e ami/e ? Hop, tout est intégré avec tant de facilité que l'on oublie tout ce que l'on peut stocker. J'ai été surpris de voir ce matin pas moins de 643 photos sur la carte de mon téléphone. Calculons un peu: j'ai récupéré ce téléphone le 22 novembre 2010, on est le 22 février 2012, à peu de choses près, soit 15 mois, soit environ 450 jours. Soit 1,4 photos par jour depuis que j'ai cet appareil. En clair, j'avais sous les yeux le journal de près d'un an et demi de ma vie, sous différentes formes, avec plein de sujets différents. Quelques perles:
 - la bouteille de Limoncello que j'ai vidée un soir de Novembre au téléphone avec quelqu'un de (déjà) très spécial
 - l'imitation de Michel Onfray par John
 - ma copine Sophie qui met un doigt au mannequin homme des Galeries Lafayette de Paris
 - la SV 650 que j'ai essayée un soir de Novembre
 - les moultes photos de mon filleul et ma filleule, au fur et à mesure qu'ils grandissent, les bougres
 - Jules triomphant dans le taudis que j'étais en train de visiter
 ...
Et ce matin, j'ai choisi de sauvegarder tout ça sur une clé, et de tout effacer pour reprendre les choses à zéro. Pour libérer de la place sur mon téléphone, qui commençait à ramer sévère; pour ne plus risquer qu'un accident quelconque me fasse perdre tous ces dossiers, et dieu sait qu'il y en a. Aussi parce que j'ai envie d'avancer, de commencer plein de choses sans pour autant en abandonner certaines. J'ai une tendance au culte des souvenirs qui parfois me gêne un peu. C'est ainsi que mon appartement est truffé de souvenirs et de photos en tous genres. Comme un besoin de garder auprès de moi ces moments, ces gens qui me sont chers. Ils m'entourent et me rassurent. Je jette parfois, quand je veux oublier ou quand les souvenirs ne m'intègrent plus, sont reconnus comme étrangers à ce que je suis devenu. Ce serait une bonne idée de blog, ça: les objets que l'on aime. Il y a celui de ce photographe qui demande à ses modèles de rassembler les objets qui lui sont chers sur un cadre. Je ne le retrouve pas, hélas.
Enfin. En un clic, stocker, matériellement, quinze mois de souvenirs, ça fait bizarre, mais ça fait du bien en même temps. Comme pour rappeler qu'aujourd'hui est le premier jour du reste de ma vie.
Et ça c'est cool. So I clicked

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9 février 2012

Ce prof là

Mon prof de piano, c'est un chieur né. Je l'ai trouvé par hasard, dans une académie dans laquelle  j'allais souvent travailler (parce que bosser sur un piano à queue, ça ne se refuse pas), et on avait eu l'occasion de discuter. Puis je me suis enhardi jusqu'à lui demander s'il aurait le temps de me prendre sous son aile parce que celui que j'avais, il était bien gentil mais je sentais qu'il me dirigeait plus vers

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41787_129379800688_3871_nDonc bon, j'avais envie d'aller vers des cours plu consistants, plus ardus. Mais je ne m'attendais pas à ça. Soyons simples, sur une heure et quart de curs, environ, nous devons jouer, véritablement et sans exagérer, moins de dix minutes, comme si cela n'avait aucune importance. Le reste est consacré à l'essentiel, à ce qui me permettra d'avancer véritablement, selon lui: apprendre à jouer du piano. Le placement de la main, du poignet, du bras, de l'ensemble du corps, de la respiration même... Les gammes aussi: toutes les majeures la première année (accords parfaits, arpèges en noire, croche, triolet et double croche, renversements...), avec récapitulation systématique, et depuis quelques mois les mineures: la, ré, sol, do, fa, si bémol en ce moment...
De la rigueur, de la rigueur, de la rigueur. Avec lui, je touche du doigt tous les défauts qui vont jusqu'à déborder bien au-delà du piano: l'indécision, l'imprécision, le fait de se contenter d'un globalement bon plutôt que d'un précis, clair, carré et parfait. "Ton Mozart, c'est de la soupe", ai-je donc appris hier. Et il m'a montré, par a+b, que c'était vrai je ne jouais pas deux fois le même rythme, et aucun des deux ne correspondait vraiment à ce qu'indiquait la partition.
Idem pour les morceaux, d'ailleurs, qui doivent être vus selon un ordre bien précis: la main droite par coeur, la main gauche par coeur, les deux mains ensembles en lisant, les deux mains ensemble en lisant et en chantant la main gauche (ho-rri-ble), et enfin, les deux mains ensemble par coeur. Comme ça, le morceau est décomposé, analysé dans sa moindre difficulté. A certains moments, il s'arrête sur une mesure pour montrer comment le compositeur change de tonalité, par exemple (combien de fois s'st-on arrêté comme ça sur le concerto en ré majeur de Haydn !). Et même si cela était rébarbatif, les choses se lient, s'éclairent les unes avec les autres, trouvent une cohérence. La montée qui me paraissait si difficile dans tel morceau se simplifie lorsque j'ai compris que c'était une gamme qui se développait, tels accords récurrents n'étaient que la transposition de ceux qu'on a vus en cours...donc au lieu d'appliquer bêtement, il me faut jouer intelligemment. Certains cours, à cet égard, m'apparaissaient lumineux car j'avais la sensation de com-prendre, de repartir avec quelque chose qui m'était jusque là frémissant, mais irréductible. Poser des mots sur les sensations, court-circuiter les déductions jusqu'à les faire entrer dans un logos clair et identifiable. Maintenant seulement, je redécouvre les sonates de Beethoven et je commence à comprendre quelque chose.

Et cette façon de bosser, avec rigueur et intelligence, tout en sachant parfois titiller l'égo pour stimuler l'avancée, j'essaie de l'appliquer dans mes classes, plus que je ne le faisais auparavant, où j'avais tendance à transposer un certain flou jusque dans mes cours, une charge d'imprécision, de part laissée à la déduction. Paradoxalement, je pense être devenu plus tatillon, mais que les élèves en deviennent plus rigoureux. Au lieu, comme me le demande mon prof, de rejouer une mélodie en en changeant la tonalité, je les fais réécrire des phrases en altérant les effets. Je m'efforce moi aussi de "ne pas avoir vocation à former des singes savants."
Mon prof, je le kiffe.

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