Bol d'air
Nous passons notre vie de boite en boite. Du cocon intra-utérin au berceau, du berceau à la salle de classe en passant par le parc, de la salle de cours aux bancs de l'université jusqu'au monde du travail dans telle ou telle boite. Boite de jour, boite de nuit, boite à gants, boîte de conserve... En fait, et cela n'est probablement qu'une obsession personnelle, nous cherchons toute notre vie un endroit où se blottir. Nostalgie du ventre maternel ? Désir de tombe ? Réminiscence de nos instincts guerriers et protecteurs ? Sans doute un peu tout à la fois. Mais on retombe, je crois, dans ce paradigme de stabilité, qui nous pousse aussi à regarder d'un oeil mi-accusateur, mi-envieux; et sans doute accusateur car envieux ceux qui ont eu le courage d'éclater leur boite, pour de bonnes ou de mauvaises raisons. On connaît tous une ou plusieurs personnes qui ont un jour tout fait péter et se sont barré, simplement. Faire le tour du monde, avec le strict minimum. Une carte bleue aléatoire, quelques numéros sûrs, et voilà. L'idée me traverse de temps en temps, bien que je me sente dénué de cet extrême courage (ou de cette lâcheté extrême, c'est selon).
Mais de fil en aiguille, je me suis complètement égaré dans ce que je voulais raconter. Un soir de la semaine passée, je me suis assis à mon bureau pour m'apercevoir qu'il était, lui aussi, devenu une boite de travail, une extension sur mesure de mon corps assis et rien d'autre, et qu'avec tout le bordel qu'il y avait autour, j'étouffais. Trop d'affaires, de papier, de livres, de sacs, de dossiers, de tiroirs... Hormis les quelques centimètres carrés pour écrire, je ne pouvais pas bouger, ou j'avais l'impression d'être coincé à mon bureau comme le personnage de 2001 Odyssée de l'Espace qui se cale pour discuter avec son ordinateur. Les livres, en particulier, m'agaçaient. Ils m'empêchaient de lire, écrasé que j'étais par le poids superflu qui pesait sur mes frêles épaules. Je jetai un coup d'oeil sur ces bouquins que je ne lirais probablement plus jamais, ou à de rares occasions, et qui m'empêchaient de trouver ma place parmi eux, tel le poids d'une ascendance trop prestigieuse empêche le petit dernier de faire ses premiers pas dans la vie. Sous le regard médusé de ma compagne, qui me conseilla avec le bon sens de la ménagère de régler l'intérieur avant de toucher l'extérieur, j'ai pris deux gros sacs et exit, mes précieux livres. J'ai décidé de ne garder que le minimum vital, les livres dont j'avais besoin pour vivre. Les autres sont là, ils dorment désormais dans ces sacs, je connais leur présence, leur poids, leur volume, je sais ce qu'il y a ce qu'il manque, j'irai piocher éventuellement les choses dont j'ai besoin. Restent les livres blancs, dont j'ai besoin pour le boulot, le bac, ces trucs là. L'utilitaire: Candide, Don Juan et tous ces trucs qui ressortent, bien au chaud, chaque année au bac. Et surtout les livres d'une vie. Ca en fait, tout de même, quelques-uns. Borges, Cervantes, Nabokov, Montaigne, Shakespeare, Bernanos, Gide, Flaubert, Stendhal, Proust, Homère, Virgile, Gracq... Des happy fews dont je sais qu'ouvrir n'importe quelle page me donnera une désespérante leçon. Mais ce seront des cours déculpabilisants qui parleront à mon âme d'écrivaillon amateur, et pas des sentences lourdes de ceux qui ne se sont pas trompés.
Je ne sais pas, depuis, si j'ai eu tort ou raison, mon bureau est un peu plus vide, je peux y travailler plus librement. Sans doute avais-je besoin de cet écrémage pour devenir, pour continuer une sorte de maturation lente et bouillonnante à la fois. Le chemin et encore très long, mais j'ai envie de m'en fixer des points, doucement, petit à petit. Jules deviendra-t-il écrivain ?