Ce prof là
Mon prof de piano, c'est un chieur né. Je l'ai trouvé par hasard, dans une académie dans laquelle j'allais souvent travailler (parce que bosser sur un piano à queue, ça ne se refuse pas), et on avait eu l'occasion de discuter. Puis je me suis enhardi jusqu'à lui demander s'il aurait le temps de me prendre sous son aile parce que celui que j'avais, il était bien gentil mais je sentais qu'il me dirigeait plus vers
que vers
Donc bon, j'avais envie d'aller vers des cours plu consistants, plus ardus. Mais je ne m'attendais pas à ça. Soyons simples, sur une heure et quart de curs, environ, nous devons jouer, véritablement et sans exagérer, moins de dix minutes, comme si cela n'avait aucune importance. Le reste est consacré à l'essentiel, à ce qui me permettra d'avancer véritablement, selon lui: apprendre à jouer du piano. Le placement de la main, du poignet, du bras, de l'ensemble du corps, de la respiration même... Les gammes aussi: toutes les majeures la première année (accords parfaits, arpèges en noire, croche, triolet et double croche, renversements...), avec récapitulation systématique, et depuis quelques mois les mineures: la, ré, sol, do, fa, si bémol en ce moment...
De la rigueur, de la rigueur, de la rigueur. Avec lui, je touche du doigt tous les défauts qui vont jusqu'à déborder bien au-delà du piano: l'indécision, l'imprécision, le fait de se contenter d'un globalement bon plutôt que d'un précis, clair, carré et parfait. "Ton Mozart, c'est de la soupe", ai-je donc appris hier. Et il m'a montré, par a+b, que c'était vrai je ne jouais pas deux fois le même rythme, et aucun des deux ne correspondait vraiment à ce qu'indiquait la partition.
Idem pour les morceaux, d'ailleurs, qui doivent être vus selon un ordre bien précis: la main droite par coeur, la main gauche par coeur, les deux mains ensembles en lisant, les deux mains ensemble en lisant et en chantant la main gauche (ho-rri-ble), et enfin, les deux mains ensemble par coeur. Comme ça, le morceau est décomposé, analysé dans sa moindre difficulté. A certains moments, il s'arrête sur une mesure pour montrer comment le compositeur change de tonalité, par exemple (combien de fois s'st-on arrêté comme ça sur le concerto en ré majeur de Haydn !). Et même si cela était rébarbatif, les choses se lient, s'éclairent les unes avec les autres, trouvent une cohérence. La montée qui me paraissait si difficile dans tel morceau se simplifie lorsque j'ai compris que c'était une gamme qui se développait, tels accords récurrents n'étaient que la transposition de ceux qu'on a vus en cours...donc au lieu d'appliquer bêtement, il me faut jouer intelligemment. Certains cours, à cet égard, m'apparaissaient lumineux car j'avais la sensation de com-prendre, de repartir avec quelque chose qui m'était jusque là frémissant, mais irréductible. Poser des mots sur les sensations, court-circuiter les déductions jusqu'à les faire entrer dans un logos clair et identifiable. Maintenant seulement, je redécouvre les sonates de Beethoven et je commence à comprendre quelque chose.
Et cette façon de bosser, avec rigueur et intelligence, tout en sachant parfois titiller l'égo pour stimuler l'avancée, j'essaie de l'appliquer dans mes classes, plus que je ne le faisais auparavant, où j'avais tendance à transposer un certain flou jusque dans mes cours, une charge d'imprécision, de part laissée à la déduction. Paradoxalement, je pense être devenu plus tatillon, mais que les élèves en deviennent plus rigoureux. Au lieu, comme me le demande mon prof, de rejouer une mélodie en en changeant la tonalité, je les fais réécrire des phrases en altérant les effets. Je m'efforce moi aussi de "ne pas avoir vocation à former des singes savants."
Mon prof, je le kiffe.
