Canalblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Blog de littérature

Publicité
Publicité
Blog de littérature
Publicité
Archives
Newsletter
Publicité
11 octobre 2010

un peu de mathématiques

1193903558Il y a certains chiffres qui donnent le vertige. A voir la prolifération des blogs traitant de littérature, dans lesquels les auteurs recensent et donnent un jugement sur leur dernière lecture, il m'est venu l'envie de faire quelques opérations toutes simples, à l'instar des divisions que fait Maximilien Aue dans la Toccata des Bienveillantes, pour essayer de savoir si, humainement, le travail de recension de tous les livres de l'histoire de l'humanité pourrait être possible, ce qui revient à se demander combien de livres ont été écrits depuis que le monde est monde.
Question quasi insoluble. Le chiffre le moins imprécis trouvé sur le net fait état de 129 864 880 livres différents. Ce qui me paraît peu, finalement, comme le sous-entendent aussi les journalistes. Mais soit, partons de cette base-là, et considérons qu'il faut une heure à un bloggeur sérieux pour concevoir un article correct sur un livre. Cela paraît une bonne moyenne, dans la mesure où certaines merdes ne nécessitent que quelques secondes d'attention, tandis qu'écrire sur Madame Bovary demande quand même plus de recul... donc 129 864 880 heures divisées par 24, et redivisées par 365 nous font aboutir à 889 465 jours, non-stop, d'écriture; soit 11 860 vies humaines de 75 ans pour recenser et commenter tous les livres de l'histoire de l'humanité.
Sans compter, c'est le cas de le dire, qu'un commentaire n'est pertinent que dans la mesure où il est commenté, ce qui sous-entend, pour ne pas tomber dans une dictature  de l'avis à sens unique, que chaque article doit lui-même faire l'objet d'un commentaire, etc, etc...

Ca a quelque chose de vertigineux. Cette impression me saisit à chaque fois que je tombe, de lien en lien, sur un blog consacré aux commentaires de lectures. Non que je désapprouve cela, loin de là puisqu'il m'arri ve assez régulièrement de faire de même. Mais c'est le fait d'imaginer une petite ville réquisitionnée durant trois quarts de siècle, et uniquement occupée à commenter des livres, qui me fait sourire.
Comme quoi, il faut savoir s'amuser de peu !

Publicité
2 octobre 2010

Les cancres, Proust et Borges

Tout un chacun ici connaît mon goût pour les lignes infligées aux pauvres élèves indisciplinés et récalcitrants. J'ai déjà assez plaidé ici la cause de ce procédé pédagogiquement stupide, inutilement chronophage, insidieusement écoeurant. Mais je persiste et signe, tout en constatant que mes élèves de cette année, les troisièmes en particulier, ont du potentiel. En un mois, j'ai une somme de lignes équivalentes à celle de tout l'an dernier. Oui, quand même, et ce n'est pas faute de les prévenir une fois, deux fois, avant que la sanction ne tombe.
Et comme tout potentiel doit être exploité à sa juste valeur, il m'est venu une idée que je compte mettre à exécution dès lundi, idée qui s'est imposé comme une évidence en corrigeant la rédaction d'un de mes troisièmes, un épais parmi les épais, qui n'a rien trouvé de mieux à faire que de me recopier la rencontre de Frédéric et de Madame Arnoux dans l'éducation sentimentale. Pour information, le sujet de la rédaction consistait à inventer une scène de mauvaise séduction... En relisant sa bouse, donc, j'ai pensé à cette nouvelle de Borges, "
Pierre Ménard, auteur du Quichotte" et ai imaginé une Education sentimentale écrite par cet élève, une Invention sentimentale qui serait la même à la virgule près, non sortie cette fois-ci de la cuisse de Flaubert, mais du cerveau ravagé (si tant est qu'on puisse qualifier de cerveau le verre d'eau tiède se trouvant entre les deux oreilles de ce demeuré) de mon élève de troisième.
Et, me suis-je dit, pourquoi ne pas faire réécrire une oeuvre par les élèves ? Une double-page recopiée en guise de punition, de sorte que mises bout à bout l'on puisse reconstituer le livre en question, le livre altéré, contaminé par les fautes d'orthographe (car les élèves ne savent plus recopier), les lapsus, les sauts de ligne, les bousculades de syntaxe ?... Pour le coup, ça aurait un côté borgésien plus qu'intéressant. C'en serait presque vertigineux. Tout aussi inutile que les "j'ai le droit de réfléchir avant de parler", mais propice à tant de jeux de piste !
Et l'oeuvre qui m'a immédiatement sauté aux yeux pour faire l'objet de cette réécriture malgré elle, c'est la
Recherche. C'était évident. La recherche du temps perdu, presque un programme pour l'élève qui perd justement son temps à recopier la Recherche du temps perdu ! Il reste à voir si j'aurais la possibilité de reconstituer au moins la première partie, Du côté de chez Swann. J'ai quelques doutes, dans la mesure où ils commencent à réaliser que je suis un gros malade, mais sait-on jamais ? Les velléités de rébellion sont nombreuses.

Et puis copier Proust, n'est-ce pas un honneur ?

30 septembre 2010

Les jeunes profs sont réacs !

&l

Petite discussion houleuse avec ma collègue de français hier sur le chemin du retour. C'est vrai: plus d'une heure de trajet quotidien, ça crée des liens !
Partis d'une question générale sur l'organisation du collège, le débat en est peu à peu venu à des questions de pédagogie, et en particulier sur les moyens d'intéresser les élèves au cours de "français" (ça m'agace, cette expression, elle est ridicule. Comme si le français était une seconde langue), ce qui m'a fait prendre conscience, en écoutant ce qui me paraissaient être des inepties, que nous, les jeunes profs fraîchement débarqués sur le marché, étions des profs réacs.

Chouette un débat ! Du sang, du clash, de la rhétorique cinglante !
Loin de nous ces petits jeux mesquins. L'argument de ma collègue, qui a une petite dizaine d'années de plus que moi et donc autant de bouteille, ce qui lui confère un droit à la parole et une attention soutenue, est qu'il n'y a pas de petit moyen pour faire pratiquer le français. Par conséquent, tout peut être support pédagogique, porteur d'une dynamique de travail, élan vers l'écriture, et donc vers la théorisation (eh m'dame, on le conjugue comment le participe passé ?", clameront les bambins effrayés par leur inaptitude à la conjugaison, et au Professeur d'injecter, hop l'air de rien, un peu de grammaire, etc). Ce discours, je le connais pour en avoir été gavé; c'est celui, sous une forme académique, qui nous a été seriné à l'IUFM: donner du sens aux apprentissages, décloisonner les savoirs pour les faire dialoguer, contextualiser les connaissances... (pour un plaidoyer de cette idée, lisez
le bouquin de Philippe Mérieu,  t;a href="http://www.cahiers-pedagogiques.com/article.php3?id_article=2025">Lettre à un jeune professeur (notez au passage l'immodestie, elle veut bien dire ce qu'elle veut dire...). J'irais presque jusqu'à dire que je comprends cette idée, que j'en sens les tenants et les aboutissants. Et qu'il n'y a pas que du mauvais là-dedans. Sisi. Etudier le romantisme sans montrer un tableau de Friedrich et faire écouter une valse de Chopin me paraîtrait absurde. 
En revanche, ce qui me dérange vraiment, c'est de partir du postulat que notre matière, quelle qu'elle soit, ne se suffit pas en elle-même, qu'il faut aller voir des tableaux dans un musée pour faire écrire les élèves, qu'il faut chercher hors de son champ de travail (on en vient au nouveau crédo des inspecteurs: l'interdisciplinarité !) des points d'intérêt pour sa propre matière. Là, non. Exemple très concrèt: ma collègue a emmené toutes ses classes, armées de gants et de sacs-poubelles, ramasser les détritus dans un coin de montagne pas trop loin du collège. Ce qui est très bien dans l'absolu, bien que j'aie du mal à voir le rapport avec le français. Mais pauvre de moi, qui n'avais as saisi la portée pédagogique de ce travail: en leur demandant de faire un rapport, "nettoyer la nature les aide à réviser l'orthographe !"... Pour moi, je dois avoir tort et je suis persuadé que mon point de vue ne cessera d'évoluer, je crois qu'on frise le constat d'échec: si le français ne se suffit pas en lui-même, c'est qu'on a pas compris quelque chose. La contextualisation, l'insertion du savoir dans une culture, etc, c'est capital. Mais après.
Mais comment je fais moi ? Le texte, uniquement le texte. Je sors souvent de mes cours de littérature crevé parce que le m'escrime, pendant une heure ou deux, à montrer en quoi le passage que j'ai choisi de leur faire étudier est énorme, qu'il est magnifique, qu'ils doivent apprendre à
lire, non pas ce que ça raconte, mais ce que ça veut dire. Bien sûr, ça ne marche pas à tous les coups, bien sûr certains indécrottables ne s'intéressent pas, et oui parfois certains sont largués. Mais ça avance quand même, et quand ça marche, alors vraiment, c'est génial. Cela passe aussi par le fait qu'ils doivent me prendre pour un dingue, mais ça, peu importe ! Et la grammaire, c'est la grammaire, donc cours pur et dur, sur des points précis... J'avoue, des trucs ne vont pas: du mal à sortir de cette dichotomie grammaire/littérature, des difficultés à l'écrit que j'ai encore du mal à pallier... Tout n'est pas gagné, encore, mais ça ne fait que ma troisième année, j'ai des milliards de choses à apprendre, d'erreurs à commettre... En tout cas je sais ce que je ne veux pas.

Et ce dont je m'aperçois, c'est que les jeunes profs récemment sortis du CAPES/Agreg', puis de l'IUFM sont comme ça: de vieux cons réacs aux yeux des autres, et je m'en féliciterais presque: soûlés qu'ils ont été par les discours lénifiants de l'IUFM, après en avoir chié parfois plusieurs années avec le côté pur et dur de leur discipline, ils ont à coeur de maintenir, me semble-t-il, une authenticité, un esprit, une rigueur qui nous a été inculquée depuis bien longtemps et que l'on voit se perdre de plus en plus. Il y aurait, je crois, d'intéressantes enquêtes à faire auprès des jeunes enseignants quant au rapport entretenus avec leur discipline. Finalement, les jeunes cons sont les remplaçants des vieux cons. Et il n'y a qu'à s'en féliciter.

ps: aller nettoyer la nature et leur faire faire des rapports...non mais franchement...

20 septembre 2010

Panem et circenses

Les quelques (trop, pour le moment) rares lecteurs de ce blog l'auront bien compris: je me contre-fous de l'actualité. Je la regarde, de temps en temps, mais de loin, n'ayant le plus souvent pas grand-chose à en dire, d'autant plus que mon ignorance pitoyable en matière d'histoire et de géographie me fait manquer pas mal de choses, me donne la sensation de ne pas avoir les armes pour digérer à leur juste valeur les infos qui arrivent.
D'autant plus que ma nature placide ne me fait pas ranger parmi les syndicalistes, les râleurs, les défenseurs des causes perdues. J'ai plutôt naturellement tendance à préférer la retraite prudente, l'enfermement silencieux, le repli stratégique en cas de coup dur ou de chose qui me dérange. Donc loin de moi l'idée de vouloir faire de mon blog un lieu de défense des causes de tout poil, bien qu'il m'arrive régulièrement de lire ce type de site.
Mais il y a quand même un fait divers entendu au journal de ce midi qui m'a fait froid dans le dos. Se déroule en effet, à Rio, le championnat du monde de football des sans abris. Le journaliste semblait presque fier d'annoncer que la France était pour le moment bien classée, interview à l'appui du capitaine de l'équipe de France des sans-abris (puisqu'il faut l'appeler par son nom, comme aurait dit Jeannot).
Le principe est simple: il y a une sélection dans chaque pays et la constitution d'une équipe nationale envoyée défendre les couleurs de sa nation durant cette compétition. Il est à noter que si ce n'est des coupes ou des médailles, rien n'est proposé aux "sportifs" à l'issue du tournoi. Finalement, les meilleurs sont ceux qui sont les plus endurants, les plus robustes, les plus aptes à supporter une vie de misère,ceux que la vie en extérieur a le moins abîmé. Il y aurait presque un relent de nietzschéisme là-dedans: le surhomme est mort, vive le surclochard.
Mon côté vieux con réac me fait encore souffrir, probablement, mais suis-je le seul à trouver que nous naviguons en pleine schizophrénie ? D'un côté ces personnes, que la vie a terriblement malmenés, constituent, quoi qu'on en dise, une sorte de population border line, que l'on assume comme on peut pour se donner bonne conscience tout en les maintenant, de l'autre, en dehors du système, de nos oikuménè du XXI° siècle, car il faut bien l'avouer, ils puent et font sale dans nos belles villes de France. Il n'y a qu'à voir la multiplication des arrêtés anti-mendicité pour sentir le côté épineux de ce problème et mesurer à quel point Michel Foucault était un visionnaire. A cet égard, ce championnat est bien représentatif de ce para-doxe: quel homme aurait envie d'aller défendre les couleurs du pays qui le laisse crever de faim dans la rue ? Sans le vouloir, le site du tournoi est d'un cynisme à toute épreuve: 70% des joueurs, nous apprend-il, ont vu leur vie changée à l'issue de cette compétition. Non grâce au fait de trouver un boulot qu'une éventuelle notoriété leur aurait apportés, mais en raison de la formidable motivation apportée par ce rassemblement. Finalement, on apporte à ces gens une part de rêve avant de leur serrer la main à l'entrée du bus qui les ramènera à Châtelet les Halles. Ils auront rapporté du fric, après tout.
Je le dis depuis plusieurs fois, mais je vais vraiment finir par mettre ma télé au rencard. 

18 septembre 2010

La haine du superlatif

1864... ou petit éloge de ceux qui ne sont pas comme nous, qui ne paraissent pas comme nous, dans la mesure où la nature humaine réside individuellement.
Les Tirésias, Oedipe, Héphaïstos... Autant de personnages, de figures représentées comme infirmes. Boiteux, aveugles, muets, sourds, peuplent la littérature, représentent un topos fréquent, fût-il historique. La musique de Beethoven, par exemple, aurait-elle eu la même réception si le compositeur n'avait montré des signes de surdité ? Malgré tout le respect que j'ai pour le maître de Bonn et en dépit de tous les afficionados, je me permets d'en douter.
C'est un fait, ces figures me parlent, elles me fascinent, elles symbolisent pour moi ceux qui ont payé de leur personne le fait d'accéder à un autre niveau, de jouer le rôle de passeur, d'être ouvert à une dimension supérieure du monde. Tout cela est littérature, mais dans la transposition du quotidien, j'ai une affection particulière, un atome crochu comme on dit, pour les gens qui doutent.
Ceux dont on dit avec un certain dédain et avec la bêtise qui caractérise notre début de XXI° siècle (à tel point, sisi, que j'envisage de plus en plus sérieusement de mettre ma télé au rencard) qu'ils sont des "torturés", des "intellos", des "enculeurs de mouche". Plus ça va, et plus les gens affirmatifs, sûrs d'eux, qui s'expriment avec des formules claquantes et définitives ("tel livre est le plus grand qui soit", "telle oeuvre est une merde", "tel auteur n'a rien compris"...) me font peur, me donnent envie de ressortir la fameuse formule de Deleuze: "vous savez, je..." et d'éclipser la conversation. Non que ces points de vue soient erronés, stupides, ou qu'ils proviennent de personnes qui ne savent pas de quoi elles parlent ou incapables d’expliquer leur choix par a+b. Rien de tout cela. C’est juste que ce principe de l’affirmation me dérange, il semble contredire par nature ce sentiment diffus qui m’envahit à chaque œuvre que j’ouvre ou que j’écoute, à chaque personne que je rencontre : le doute. La possibilité d’une remise en question, le fait que cette rencontre, quelle qu’en soit la nature, puisse changer du tout au tout mon regard sur le monde. C’est pas évident, d’ailleurs, et souvent déceptif, comme manière de fonctionner. Et les personnes qui doutent sont celles qui m’interrogent le plus, qui résonnent le plus fortement car il y a toujours un champ ouvert.


Ainsi j’ai retrouvé hier une personne que j’aime beaucoup. Je crois pouvoir dire que je ne serais pas le prof que je suis maintenant si les aléas d’internet ne me l’avaient fait rencontrer il y a déjà quelques années de cela. Celle que j’appellerai Elise fait partie de ces personnes qui me semblent torturées, pleines de remises en questions, d’angoisses réflexives, mais qui avancent, qui font leur chemin. Sans toujours, probablement, être comprises, elles avancent sur une voie qui n’est certainement pas celle de tout le monde, fidèle à des perspectives et des points de vue qui égratignent, qui surprennent tous les gens habitués à l’habitude, mais qui reste remarquablement cohérente dans la mesure où l'on « prend le temps » (puisque le temps, maintenant, doit être pris) de s’arrêter et de discuter.
Certes, ces personnes-là sont handicapées par cette cohérence intérieure, elles sont souvent mal comprises, mal suivies par leur entourage professionnel ou par les braves gens. Mais, et certainement est-ce dû au fait que je deviens de plus en plus comme cela (car on n’est pas, je pense, comme Nietzsche, qu’on devient ce que l’on est (cela dit, il est devenu fou, lui, à ce sujet l’image de Nietzsche en larmes se jetant devant le cheval fouetté,
authentique ou non, m’a toujours rappelé ce passage de Crime et Châtiment
dans lequel Raskolnikov rêve de ce cheval battu à mort par une foule parce qu’il n’avait plus la force de tirer sa charrette)), je me sens plus à l’aise, plus libre avec ces personnes-là qu’avec les amoureux du superlatif, et non obligé d'abréger la conversation ou d'afficher un assentiment de façade.

 

Publicité
13 septembre 2010

Sur une page du Quichotte

5ikr2mucAu début, Don Quichotte, ça me soûlait: il est interminable, ce livre, et dans le cadre d'une agreg au programme démesuré, je n'avais pas le temps de m'extasier, il fallait y aller efficacement. Et puis il faut suivre, il est plein de digressions (on pourrait presque dire que le Quichotte n'est qu'une digression, mais c'est un autre problème), de formules alambiquées, de références complexes...
D'ailleurs, quand on évoque ce roman aux gens, l'épisode qui ressort de manière quasi-systématique, c'est le combat de Don Quichotte contre les moulins. A vrai dire, il semblerait presque que l'oeuvre se réduise à ce passage d'une dizaine de pages !

Pourquoi ?
Il y a des moments bien plus amusants, représentatifs, narrativement plus riches, plus fournis... Et la sagesse populaire n'a retenu que cette petite anecdote. Pour rappel, nous sommes au début de l'oeuvre, lors de la deuxième sortie de Don Quichotte, accompagné cette fois-ci de son écuyer Sancho. Pressé d'en découdre avec les bandits et autres monstres pour prouver à la noble dame Dulcinée du Toboso ce dont il est capable, notre manchègue loue la "fortune" de lui faire rencontrer "trente ou quelque peu plus de démesurés géants" qu'il s'agira de mettre à terre pour accumuler des "richesses" nécessaires à la guerre. Malgré les avertissements du sage Sancho, qui ne voit là que "des moulins à vent et ce qui semble les bras sont des ailes", Don Quichotte, avec une formule méprisante pour son écuyer, se jette à l'assaut de ces "couardes et viles créatures", lesquelles, évidemment, jettent à terre le brave Rossinante et son cavalier, "qui s'en furent rouler un bon espace parmi la plaine."
Secouru par le brave Sancho, Don Quichotte ne démord pas de son point de vue, dans la mesure où "les choses de la guerre sont plus que d'autres sujettes à de continuels changements" et accuse le sage Freston d'avoir transformé les géants en moulins, "pour me frustrer de la gloire de les avoir vaincus * " 

Bien. Un épisode burlesque, amusant, ridicule, typique et annonciateur du triste destin du chevalier de la Manche. Un passage qui ouvre la deuxième sortie du "héros" tout en permettant au lecteur de prendre la mesure de la folie de Don Quichotte et du génie de Cervantes.
Il pourrait être bon de penser que si ce moment des aventures reste dans la mémoire populaire, ce n'est pas pour rien. J'aurais presque tendance à croire que ces petits récits qui imprègnent la mémoire font écho à une expérience commune, à une résonance universelle. Ne serait-ce pas une définition du mythe ?
Pourquoi Don Quichotte, pourquoi des moulins ? Peut-on y associer une comparaison avec Ulysse plantant l'oeil du cyclope avec un mat, envoyant tout son art au coeur de la sauvagerie, de la même manière que notre chevalier se heurtant à la réalité ? Quelle réalité ?
Plus un objet est lointain et familier à la fois, éloigné de notre quotidien mais imaginairement proche, plus il est facile d'y associer une symbolique malléable. Chacun peut, ainsi, faire le moulin qu'il souhaite. Un tel y verra la fortune, tel autre un amour, transformant ainsi un désir en un élément concret, prenable, abordable... Il est à noter que la réalité du chevalier ne se situe pas ailleurs qu'en lui-même. Il porte en lui-même son interprétation du monde; son regard, bien que soi-disant faussé (car quelle crédibilité accorder aux narrateurs du Quichotte) est cohérent, et ses paroles suivent. Maître de lui comme de l'univers, il ne craint pas de se confronter à son désir pour en tirer des richesses. 
Faisons-nous, vous et moi, autre chose ?
Ne fantasmons-nous pas notre univers ? Ne voulons-nous pas plier les choses, les gens, notre boulot... à la vision réifiante que nous portons sur eux ? Vous qui me lisez, lisez-vous un critique, un écrivain, un petit enseignant minable, un artiste potentiel ? Les choses ne sont elles pas autre chose que le regard que nous portons sur elles ? Les projections que Quichotte fait sur ces monuments de pierre et de tissu n'en font-elles pas des géants ? 
Et vouloir réduire l'autre à ce que l'on veut qu'il soit, ou ce qu'on veut y projeter symboliquement (assurance, protection, tendresse infinie, sécurité, amour...) n'est-ce pas revenir à transformer des moulins en géants ? Plus je grandis, plus je me prends des claques, je vois les autres autour de moi, plus je vois des chevaliers voir des moulins.
A ce moment-là, il me plaît à penser que Don Quichotte a raison. Non de vouloir ramener l'univers à son aune, mais de foncer vers ces géants, de vouloir faire coïncider ses désirs avec ses réalités. De ne plus voir au loin un mirage de bonheur mais de foncer vers ce qui lui semble cohérent, tête baissée. Don Quichotte a lu Sénèque: "ce n'est pas parce que les choses sont difficiles qu'on n'ose pas les faire, c'est parce qu'on n'ose pas les faire qu'elle sont difficiles."
Don Quichotte ose, et s'éclate la gueule, littéralement, lui et son canasson. Son désir n'est pas la réalité, c'est normal. L'autre, fût-ce un conjoint, un boulot, un rêve... n'est pas conforme, ne peut pas être conforme aux projections rassurantes que nous faisons sur elles. Dans un sens c'est rassurant: nous savons à quoi nous en tenir. Mais c'est en même temps terriblement angoissant: comment vivre dans un monde débarrassé de ces repères que nous nous créons ? Dans un monde où finalement l'herbe ne sera pas nécessairement plus verte dans le pré d'à côté ? Et faut-il mieux admirer de loin ces moulins à vent sans oser s'y confronter, restant ainsi dans une tension somme toute rassurante, ou faut-il comme Don Quichotte foncer tête baissée confronter le désir à la réalité, quitte à ce que l'écart entre l'un et l'autre nous laisse aussi "rouler un bon espace parmi la plaine" ?

Beaucoup de questions dans ce billet, peu de réponses. Je ne  joue pas au sage mystérieux: je n'ai pas de réponse toute faite. J'ai mon avis, mes réponses, mes conclusions après mes expériences, mes déceptions, y compris de celles qui donnent un coup de poing au ventre en empêchant de reprendre son souffle. Mais loin de moi l'idée de vous les donner, ces réponses. Elles me regardent, et elles n'ont aucun sens si vous ne cherchez pas pas les vôtres. Tout en sachant que la réponse finale sera provisoire, dans la mesure où elle sera prononcée sur notre lit de mort. C'est là tout le bonheur que je nous souhaite. Je laisse la dernière réponse de Don Quichotte: "Ma nièce, je me sens proche de la mort, et je voudrais bien qu'elle fût d'une façon qui donnât à entendre que ma vie n'avait pas été si mauvaise que le nom de fou m'en demeurât: car encore que je l'aie été en cette vie, je ne voudrais point confirmer cette vérité à ma mort.** "


*édition Folio, (magnifique) traduction d'Oudin, revue par Cassou, pages 113 à 115, volume 1.
**: volume 2, p. 595.

12 septembre 2010

Premier bilan de rentrée

tudo_arts_martiaux_483Une de mes connaissances m'avait dit il y a quelques années qu'elle avait le sentiment de rentrer sur un ring à chaque fois qu'elle pénétrait dans une salle de cours. Chaque heure était vécue comme un combat. C'était, il me semble, lors de ma licence, il y a donc environ sept ans de ça, et cette idée m'avait marqué: quel intérêt ?
Car de ma (courte) carrière, je n'ai que rarement eu cette sensation, même dans mon collège de montagne. Tout au plus y avait-il une certaine tension quand eux, et moi, savions qu'il y allait avoir confrontations, comptes à régler, coups de gueule à pousser... Mais de violence, non, jamais. Peut-être est-ce dû au fait que j' arrive à désamorcer beaucoup de conflits par l'humour et l'ironie ? Ou peut-être aussi parce que je ne suis pas, fondamentalement, un combatif, quelqu'un qui veut plier les élèves comme des roseaux, de peur qu'ils ne se détendent et de perdre contrôle. On en voit beaucoup au collège, des comme ça: par peur de se laisser déborder, ils deviennent psycho-rigide au point d'exploser au moindre stylo qui tombe. Pas trop mon truc, c'est le meilleur moyen pour braquer définitivement une classe et pour travailler dans une ambiance de merde.
Mon truc commence à être rodé: désagréable, cassant, mais clair, super-clair. Leur faire entrevoir que je peux être super cool et que tout peut très bien se passer, qu'ils auront intérêt à prendre part parce qu'ils ont pas mal à y gagner; mais sur le même ton calme leur dire que je me ferais "un plaisir de leur pourrir la vie" (oui, texto) et leur orientation si j'ai l'impression de faire le flic ou de subir le bordel. Le tout est d'agir froidement, sans jamais s'énerver.
Bon, je les ai sentis dubitatifs, les troisièmes. Ils savaient pas trop sur quel pied danser au début, jusqu'à ce que j'ouvre le premier cours, qui, manifestement, a marché, au point que j'ai prêté Thérèse Raquin à deux élèves. Vendredi, en revanche, le bordel: du bruit, du brouillon, une ambiance flottante... Je sis resté derrière mon bureau à attendre que le soufflé retombe, puis j'ai écrit au tableau: "se taire quand le cours a commencé, tous les temps, tous les modes, toutes les personnes". Puis, en dessous: "tout le monde." 
Le ton est donné ! Avant de conclure, toujours avec sang-froid: "oui, c'est injuste, je sais. Maintenant asseyez-vous." Là, pour le coup, j'ai eu le calme, ils ont compris que je pouvais être un gros malade.
J'aime ce métier, décidément. Ne pas être en collège trop longtemps, mais j'aime ça, pour le moment.

10 septembre 2010

Balzac et Flaubert

In vino veritas, il parait. C'est donc à la troisième bière de l'apéro du vendredi que mon ami François m'a demandé, à la suite d'une longue conversation qui s'orientait dans ce sens, un topo: Balzac/Flaubert.
Et là c'est dur. Dur parce que parler à la fois précisément et clairement après trois bières n'est pas quelque chose de facile pour mon corps endolori par une semaine de labeur pédagogique; dur de parler de Balzac et de Flaubert après les monstres sacrés qui en ont si bien disserté (ma première pensée va vers Auerbach, par exemple, mais il y en a tellement qui ont bien parlé de ce sujet: Proust, Poulet, Starobinski, Nadeau, Genette, Thibaudet...); dur de parler clairement et exactement d'un sujet pointu à un agrégé de philosophie... J'ai donc, suivant une pente naturelle, esquivé après quelques considérations générales (ça me rappelle cette phrase de Deleuze qui explique que quand quelqu'un lui demandait ce qu'il pensait de la philosophie, sa bafouillante réponse était: "vous savez, je..." sans terminer: déjà un prolégomène !) mais il reste que la question m'a quelque peu travaillé ce week-end, et que je n'aime pas laisser des questions en suspens. 

413px_Flaubert_GiraudSi l'on considère le rapport quasi-organique que l'on peut avoir vis-à-vis d'un style d'auteur, d'une personnalité qui se dégage des oeuvres, il y a peu de choses à voir entre Balzac et Flaubert, ou les choses en commun sont justement de celles qui n'ont strictement aucune importance: certes, tous deux s'inspirent souvent de faits réels ou quelque peu modifiés,  tous deux analysent la société qui les entourent, la décortiquent à leur manière... Le sujet n'a aucune importance. Ce qui les différencierait, selon moi, serait un éclat de rire. Non le tonitruant Rabelais, mais l'éclat de rire sardonique et méchant de l'aveugle de Madame Bovary ("Il souffla bien fort ce jour-là; et le jupon court s'envola !"). Car tout est là: Balzac dresse une cathédrale embrassant l'intégralité des rouages de la société du XIX° siècle (et vive les groupes nominaux à rallonge), il se pose comme un juge froid et lucide (relire les premières pages de la Fille aux yeux d'or, c'est magnifique !) de l'humain. Tandis que Flaubert se contre-fout de tout cela: tout se joue dans la distanciation opérée entre la voix qui parle et ce dont elle parle, entre le narrateur et la chose narrée. Là où Balzac parle, Flaubert rit. Et par conséquent, la consistance de la chose racontée, chez ce dernier, perd de sa densité, à tel point qu'il est parfois difficile de savoir si c'est sérieux tout ça. La fin d' "un coeur simple", par exemple... John et moi n'avons jamais été d'accord là-dessus: j'y vois une apothéose là où lui ressent un ultime foutage de gueule. Ces hésitations n'ont jamais lieu chez Balzac, qui donne la sensation d'écrire au kilomètre (il n'y a qu'à comparer les portraits des deux hommes, tout est dit), tandis que chaque phrase flaubertienne est gueulée, pesée, vérifiée... ("Il voyagea. Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l'étourdissement des paysages et des ruines, l'amertume des sympathies interrompues. Il revint."). 
Balzac

A la limite, Balzac aurait plus à voir avec Zola; et Flaubert avec Stendhal, si on devait pousser plus avant les comparaisons.
Espérons que cette ébauche de réponse, fort incomplète, servira de préambule au prochain apéro ! 

 

29 août 2010

De lineas

manuscrit_page_01C'est en préparant mes affaires pour la rentrée que je suis retombé sur ce gros tas de papiers enveloppé dans une grande feuille double: les lignes de l'année 2009-2010, soigneusement récupérées et collectionnées, tel un herbier annuel. Et comme les bonnes choses sont encore meilleures lorsqu'elles sont partagées, voici un petit florilège de ce que j'ai pu faire copier à ces charmants adolescents en mal de sanction inéducative (encore que: en recopiant, on apprend la rigueur, la régularité, on révise les mathématiques, la motricité, la cadence...), accompagné du commentaire recontextualisant (les prénoms, bien entendu, sont modifiés):

- "Je ne drague pas en cours de français": ça c'est Laura, cinquième, une petite élève toute mignonne qui en était dans la phase mi petite fille, mi ado, et qui commençait à m'agacer à force de minauderies. Indice flagrant de cette période: son père m'a parlé de ces lignes à la réunion parents-profs, en se marrant. Une vraie ado aurait signé ses lignes elle-même !
- "Je n'oublie pas mes affaires comme un demeuré": ça ce fut un putsch de mes élèves de troisième, qui décrétèrent qu'il était inutile, un vingt Juin, d'amener leurs affaires. Au bout de trois élèves surpris, je mets à la porte tous ceux qui n'avaient pas leurs affaires. Et toute la classe de se lever et de partir... Mi-abasourdi, mi content de ce congé inespéré, je rentrai en salle des profs quand un surveillant vint me voir et me dit qu'il n'avais pas les capacités d'accueillir toute la classe. Ce à quoi je repris les élèves sus-nommés pour les faire copier cette sentence jusqu'à la fin de l'heure.
-"Je ne parle pas comme un poissonnier/une poissonnière": cela se passe de commentaires, étant donné la langue parfois vivifiante de ces jeunes gens !
-"Je ne fais pas le pitre avec ma casquette" : non mais c'est vrai quoi, le cours de français n'est pas un lieu de jonglage !
-"Je n'attends pas comme un benêt que l'enseignant vienne me chercher", à tous les temps de l'indicatif. Ca c'est le genre d'élève mouton, qui est incapable, en fin de troisième, d'initiative personnelle, et qui attend gentiment que le professeur traverse toute la cour pour chercher la classe sans avoir l'initiative de s'avancer comme je lui en faisais signe. Le manque d'initiative est quelque chose qui m'agace très vite. Une variante relevée aussi: "je ne me traîne pas comme une limace asthmatique pour aller en cours".
-"Je n'escalade pas comme un demeuré la clôture du collège". celle-là aussi elle est bonne. Le gamin je l'attrape en train de faire le mur. Normalement, j'aurais dû direct l'envoyer chez le directeur, qui l'aurait probablement renvoyé... Peut-être ai-je mal fait, étant donné la pénibilité de l'élève en question, mais je décide de garder ça pour nous. Et en plus il râle...
- "Je ne viens pas en cours pour babiller". J'adore ce verbe, je le trouve absolument charmant, il sonne écrivains de cour, XVII et XVIII ème, Marivaux... Comment ne pas faire profiter mon cher Valentin de ce verbe si musical ! Et combien de fois dans sa vie entendra-t-il un tel terme ! r />-"Le cour de français n'est pas un boudoir" : après tout, il est explicitement demandé dans les programmes de faire intégrer du vocabulaire aux élèves. Boudoir, n'est ce pas un mot merveilleux, l'élève m'a même demandé s'il s'agissait du gâteau !
- Un bel exemple de rebellion adolescente: les élèves doivent nous amener une mallette, en chaque début de cours, dans laquelle est rangée le cahier de devoirs, le cahier de textes et le cahier d'appel. Tout cela est ritualisé, attention: un élève différent, chaque semaine, est responsable de la mallette, et si le boulot est bien fait il a droit à un pain au chocolat le vendredi soir. Je ne suis pas là pour vous dire que je trouve cette pratique révoltante et à la limite de l'humiliation, mais enfin, comme la plupart des règlements, je m'en contre-fous, et je demande à une élève, au hasard, d'aller me chercher le sésame. Elle s'exécute, avec une copine, et ce malgré mes rappels. A mon retour, donc, pour les deux: "Je ne me déplace pas comme un banc de sardines", et la deuxième de râler. Adoncques, pour elle: "Je ne me déplace pas comme un banc de sardines pour aller chercher la mallette de l'enseignant." CQFD.
- Enfin, dans les anecdotiques, "je ne dois pas jeter de gomme en cours". Là ç'avait été sportif: alors que j'écrivais un truc au tableau, je vois une gomme qui s'éclate à une vingtaine de centimètres de moi. C'était en début d'année, avec une classe difficile (dont les 2/3 ont d'ailleurs été virés avant Noël). Je me retourne et fais ce qu'il ne faut pas faire: je demande qui a lancé ça. Evidemment, personne. Mine de rien, ça commençait à monter de mon côté, car j'étais certain de mon coup, je savais qui c'était, je l'avais aperçu se rasseoir en vitesse. Deuxième chose à ne pas faire: je leur donne TOUS 500 lignes, à faire (et de trois) TOUT DE SUITE (c'était une fin de journée, dernière heure) en les menaçant de ne pas les libérer (c'était du bluff) tant qu'ils n'avaient pas fini (et de quatre). Là, il s'est dénoncé, comme un grand, et je dois bien avouer que j'ai eu chaud, j'étais vraiment border-line.

Après, je passe sur les "je ne ricane pas en cours", "je ne fais pas le pitre en cours"... tous aussi banals et déjà faits.  Et je ne vais pas relancer le débat sur l'inutilité des lignes, non par paresse mais parce que j'en ai déjà parlé précédemment: à faute stupide, sanction stupide. 
Et ces lignes créatrices sont, je le répète, une mine de pédagogie: ils apprennent de nouveaux mots, ils travaillent la régularité... Tout en réalisant que je peux moi aussi être très bête. 
Enfin, cela pourra éventuellement servir de menace cathartique le premier jour de cours. Bien que j'envisage de plus en plus sérieusement de faire recopier des fables.

27 août 2010

Virginia Woolf, Mrs Dalloway

mrs_dallowayCa y est, je l'ai terminé ce matin.
C'est presque avec un soupir de soulagement que j'ai lu la dernière phrase du livre, incise à la fois éloquente et amusante quand on a à peu près compris l'idée générale de l'oeuvre. ("Et justement, elle était là").
Un roman à connaître, un classique, comme on dit, extrêmement représentatif du début du XXème siècle. Mrs Dalloway raconte la vie de plusieurs personnages sur une période d'une journée de Juin. L'idée, c'est que nous entrons successivement dans la conscience des différents personnages composant cette journée quelque peu banale de la bourgeoisie huppée londonienne. Et force est d'avouer que du point de vue technique, l'auteure a réalisé un véritable tour de force. Et encore, je n'ai pas eu le courage de m'atteler à l'oeuvre en VO, dont la lecture aurait largement dépassé mes compétences en langue anglaise.
Mais, et il y a un mais, au bout d'un moment, on a compris, me suis-je dit. Et, n'en déplaise à certains puristes, j'ai sans aucun remords sauté les cinquante dernières pages pour arriver à l'excipit. Force est d'avouer qu'il y a des longueurs. Un peu comme l'impression que le procédé se répète sans fin, comme pour souligner la vacuité de ces existences stériles, à l'image de ce bien ridicule Septimus qui finit par se suicider en se jetant par la fenêtre, exaspéré de l'irruption de ces vulgaires médecins, de sorte que le lecteur attentif (ou l'ancien étudiant de lettres qui n'a pas su se départir de ses anciens réflexes) qui a bien gentiment lu la (longue) préface finit par ressentir une certaine lassitude.
Cela dit, c'en est presque gênant. Un bon livre, selon moi, ne parle de rien, ou plutôt n'a aucun intérêt d'être lu si on se limite à savoir "ce qui s'y passe" (c'est ce que je me tue à répéter aux élèves: "ne dites pas ce que l'auteur raconte, mais ce qu'il cherche à vous dire"), et à la limite, que la contraction des faits y soit telle que l'intrigue en soit complètement perdue de vue (prenons Madame Bovary, La Jalousie, par exemple, ou La Modification), ou qu'au contraire à force d'être entraîné dans les cavalcades des personnages et des enjeux politiques, le lecteur finisse par se perdre (comment ne pas penser aux délicieuses invraisemblances de la Chartreuse de Parme, qui décrit bien davantage la Stendhalie que l'Italie !), cela n'a aucune importance du moment que l'oeuvre tienne quasiment d'elle-même par "la force interne de son style ", que la qualité d'écriture soit telle qu'elle finit par subsumer l'intégralité de ce qui y est raconté. C'est du moins ma position, et je la partage.
A cet égard, Mrs Dalloway pourrait fournir à cette vision de la littérature un exemple parfait d'oeuvre aboutie. Mais, et cela tient peut-être à ma paresse de lecteur qui n'a pas eu le courage de lire le roman en anglais, même s'il y a de très beaux passages (mon précédent billet, par exemple, en est un magnifique exemple, il atteint presque la force d'une page de Joyce), on finit par voir un peu les coutures. Même si tous les "personnages" sont saisis dans une essence, il y a quand même un procédé commun, une recette commune qui fait que vous ou moi pourrions rapidement écrire du Mrs Dalloway au kilomètre. Tout se passe d'ailleurs comme si la "narratrice" (si tant est que ce mot ait encore un sens, dans un tel roman) qui se trouve être justement Clarissa Dalloway à ce moment là de la narration, avait conscience d'une certaine mortalité, vacuité de cette écriture qui ne cesse d'ailleurs d'être remise en question, en filigrane  ("Oh, pensa Clarissa, au milieu de ma soirée,  la mort qui fait irruption, pensa t-elle. (...) La mort était un défi. La mort était un effort pour communiquer. Les gens sentaient l'impossibilité d'atteindre ce centre qui, mystérieusement, leur échappait; la proximité devenait séparation; l'extase passait, on était seul. Il y avait dans la mort une étreinte" ). Comme tous les bons vieux classiques, il y a une mono-tonie, au sens musical du terme, qui rend certes ce roman indispensable, intéressant, révolutionnaire même et digne d'être étudié en fac de lettres ou d'études anglophones, mais qui empêche d'en faire un bon roman, un roman dont on éprouvera le besoin d'ouvrir une page au hasard tout en sachant que les mots que l'on va y lire sonneront presque comme les intonations de voix d'un ami perdu de vue depuis longtemps mais que l'on prend plaisir à retrouver. Cela est le cas avec la Chartreuse, avec Madame Bovary, le Misanthrope ou Un balcon en forêt, mais pas avec Mrs Dalloway, qui reste figé dans son statutà double tranchant d'oeuvre classique.

Publicité
<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 > >>