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9 juillet 2011

De la rancoeur

manet_dejeunerSans doute l'un des sentiments les plus difficiles à analyser, et au sujet duquel il est le plus difficile d'écrire tant il emmène derrière lui une longue traîne de culpabilité, d'impressions mêlées. J'imagine de plus que cette amertume doit laisser un goût toujours âcre mais jamais similaire dans la bouche de celui qui l'éprouve. De même que les médecins nous disent que deux personnes ne voient jamais strictement la même couleur (ce qui ne laisse pas de me plonger dans la perplexité, comment parler convenablement du Déjeuner sur l'herbe s'il y a autant de perceptions que d'yeux qui l'admirent, que de couleurs sur la toile ? Ca en devient borgesien, il faudrait écrire un dialogue de critiques sur le déjeuner sur l'herbe, qui aurait lieu au cours d'un déjeunersur l'herbe), deux rancoeurs n'ont même pas un goût semblable sur deux sujets différents.
Les termes "goût", "bouche" ou "amertume" ne sont pas anodins. Tant il est vrai que nos sentiments prennent racine dans nos impressions sensibles, la rancoeur vient directement du substantif "rancidité", peu utilisé au profit de l'adjectif "rance", lequel désigne le goût d'un aliment à la fois gras et désagréable. Probablement par contamination métaphorique avec le latin cor, le mot a glissé dans le langage des sentiments. La rancoeur est, je la définirais ainsi, un sentiment mauvais que l'on éprouve à l'égard de quelqu'un ou de quelque chose, un mélange de regret et de colère contre une situation à laquelle on a pris part mais que l'on a fini par subir, comme si elle nous avait échappé. La rancoeur naît de l'impuissance face à un état que l'on ne désire pas mais auquel on ne peut changer grand-chose si ce n'est le regard que l'on finira par porter sur elle. A tout prendre elle a parti pris avec la jalousie, sentiment qui m'est en revanche, et heureusement, peu familier.
La rancoeur a un pouvoir dévastateur. Elle me fait penser au "poison que Médée apporta dans Athènes" tellement elle a ce pouvoir étrange de s'insinuer dans toutes mes pensées lorsque je l'éprouve. Il est difficile à subir parce qu'il me transforme en objet plein de colère et de tristesse mêlées. J'aimerais, dans ces moments-là, dire, hurler à la personne concernée ou à la situation qui me déstabilise que c'est de sa faute si je suis mal, lui demander pourquoi elle va si bien alors que j'ai encore des griefs contre elle, pourquoi elle s'est jouée ainsi de moi et a tiré profit de mon impuissance passagère, exiger qu'elle soit aussi mal que moi dans ces moments-là. Je sais que tu sais que je suis mal, et je t'en veux de me voir dans cet état, de connaître ma souffrance et de regarder ainsi par ton absence le serpent qui se débat dans sa peau devenue trop étroite et dont la mue n'est pas encore arrivée, et j'ai besoin de te mordre pour que tu ne me voies pas comme cela. Casse-toi ! Mais dans le cas où cette personne, ou collègue, ou ami, ou situation merdique, se retournerait pour me demander "oh c'est quoi ton problème ?", la colère retomberait comme un soufflé dans la mesure où cette situation que je déplore tant, j'y ai une part de responsabilité, j'y ai pris part, j'ai contribué à la créer. Il est donc normal de ne pas rejeter l'intégralité du tort sur l'Autre. Et une fois une discussion conctructive amorcée, même si elle doit prendre des semaines, des mois, des années à s'amorcer, les choses s'évacuent, le venin noir se purge. Peut-être est ce une colère quelque peu puérile contre moi-même que j'éprouve dans ces moments-là, comme le gosse qui s'est fait pécho la main dans le sac de bonbons et qui est en colère contre le sac quand il se retrouve puni dans sa chambre. Je sais bien...mais quand même, dirait l'autre.
Sans doute est-ce cela, la rancoeur. Elle doit s'évacuer, elle finit toujours par s'évacuer. Mais elle se cultive aussi, elle s'entretient, ou ai-je aussi à coeur de l'entretenir, de ne pas la laisser glisser dans les limbes. A cet égard je suis incroyablement rancunier. Il s'apprivoise, ce poison, comme Mithridate qui en prenait tous les jours pour s'y habituer au cas où un ami voudrait l'assassiner. Mais il faut aussi le purger pour qu'il ne nous empêche pas d'avancer, il faut l'évacuer, comme je le fais à ce moment-même par ces lignes ou il me bouffera le week-end.

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